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08-06-2015

Le 24 Avril 1965 à Erevan

À l’approche du cinquantième anniversaire du génocide de 1915, on parlait de plus en plus librement de ce sujet. Des livres étaient édités. On commençait timidement à parler d’Andranik, héros national et légendaire de la résistance arménienne contre les Turcs, qui avait dirigé la division des volontaires arméniens durant la guerre 1914-1918 sur le front russe. L’un de ses proches compagnons survivants, Sembat, était revenu de France avec nous. Il était alors âgé et ne devait sa survie qu’à quelques chefs du KGB arméniens, originaires comme lui de Mouch, et qui l’ont protégé pendant les dernières années de sa vie. Il était gardien du parc central d’Erevan et avait tous les jours autour de lui des jeunes gens qui écoutaient attentivement les histoires qu’il racontait sur les combats, au côté d’Andranik.

Le 24 avril 1965, les autorités de Moscou autorisèrent les Arméniens à commémorer le cinquantenaire du génocide arménien. La Pravda publia le même jour un très long article sur le génocide, mais les mots “arménien” et “Arménie” n’étaient pas mentionnés une seule fois.

Au matin du 24 avril, nous pensions, avec mes amis, que nous allions être quelques-uns seulement à manifester dans la rue. Quelle ne fut notre surprise de voir qu’un peuple tout entier était descendu dans la rue ! Nous avions décidé, en ce jour exceptionnel, que personne ne devait prendre une seule goutte de boisson alcoolisée, et que nous empêcherions quiconque essaierait. C’était, d’après nous, une façon de respecter la mémoire de nos martyrs.

Les slogans parlaient de deux millions de victimes, ce qui est même bien en dessous de la réalité, si l’on tient compte de la totalité des victimes massacrées entre 1894 et 1922. Tout le monde criait d’une seule voix : “ Ho-ghé-re, ho-ghé-re ! ” (les terres, les terres !). Il s’agissait bien entendu des territoires arméniens que la Turquie s’était accaparée grâce au génocide. La manifestation, commencée tôt le matin, ne se terminera que très tard dans la nuit.

Vers le soir, alors que le gouvernement et les officiels étaient réunis dans la grande salle de l’Opéra, la manifestation se transforma en révolte. Les grandes vitres de la porte d’entrée et de la façade volèrent en éclats, et les manifestants s’engouffrèrent à l’intérieur en cassant tout sur leur passage. Le gouvernement et les officiels se seraient réfugiés et enfermés dans la cave de l’Opéra ! Ils auraient éteint les lumières et auraient attendu, dans un silence absolu, que l’orage passe ! ...

Le soir tard, il ne restait plus qu’une poignée d’irréductibles. C’est à ce moment-là que la milice et les soldats chargèrent les manifestant qui furent embarqués, sur des camions, puis passés à tabac. Quelques-uns restèrent en prison. Le lendemain, il y eut de nouvelles arrestations. Les autorités en auraient profité pour arrêter aussi plusieurs gangsters, tout en se justifiant vis-à-vis de Moscou d’avoir arrêté des “ dissidents nationalistes ”. Pour ma part, je pris la fuite et réussis à m’échapper dès que les soldats russes chargèrent. Le frère de mon ami architecte Torgom K., n’eut pas cette chance. Il fut arrêté, battu et relâché deux jours plus tard. Il paraît qu’à chaque coup de poing sur la figure, les flics hurlaient : “ Tiens, pour toi hoghére (les terres) ! ” Après cela, une partie de ses cheveux n’a plus jamais repoussé. Le Premier secrétaire du parti communiste d’Arménie, Zaroubian, fut immédiatement limogé par Moscou.
Malgré cette réaction brutale, propre à tout régime dictatorial, le 24 avril restera désormais la date de la commémoration officielle du génocide et deviendra jour férié en Arménie. Un monument du génocide fut aussi bientôt érigé dans le parc de Tzitzérnakabért.

L’année suivante, le 24 avril 1966, nous étions déjà revenus en France. Je travaillais dans un cabinet d’architecture à Paris. A l’heure du déjeuner, je décidai d’aller à l’église arménienne de la rue Jean-Goujon, pour prier et brûler un cierge en mémoire de nos victimes.

La porte de l’église était fermée ! Alors je repartis travailler, le cœur serré et plein d’amertume. Je pensais avec tristesse à tous mes amis qui devaient manifester en ce moment même dans les rues d’Erevan.…


Extrait de "Golgotha de l'Arménie mineure - le destin de mon père" de Jean V. Guréghian Président fondateur du Comité du 24 Avril (aujourd’hui CCAF)
 
 
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