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Doit-on se soumettre aux ravages du négationnisme ?

Négationnisme et ses « tsunamis »
par Aline Dedeyan
Fonctionnaire internationale (ONUG, Genève), journaliste free lance et écrivaine.


Ne pas réagir aux propos de Jack Lang « Cette loi braque les Turcs » (Nouvel Observateur, no. 2466, février 2012) et à l’article de Daniel Cohn-Bendit « La question arménienne » (idem. no. 2465) reviendrait à contrevenir aux droits humains et à la justice universelle aujourd’hui réclamée de toute part.

Ce qui est braqué c’est l’histoire et l’identité des Arméniens. Il ne s’agit point de droit à mal penser et de libertés historiennes mais de violer, de manière répétée, les droits fondamentaux de l’homme – entre autre le droit à la vérité et à la dignité – par des mises en question provoquées visant à détruire les acquis de l’histoire, cautionnant directement et indirectement déni et impunité.

Quant aux propos de D. Cohn-Bendit, l’adhésion de la Turquie à l’UE n’étant pas l’enjeu majeur de la loi sur la pénalisation des génocides, y compris du génocide arménien, prôner des dialogues improvisés et bien-pensants, en vue d’une réconciliation forcée en charriant dérision et fragmentation des faits, ne serait qu’une autre façon de noyer le poisson (dans l’eau). Contre-productifs plutôt qu’utiles, le fiasco des Protocoles de Zurich de 2010 en est un bon exemple.
Mars 2012, Louis Joinet, historien et magistrat, auteur des principes de l’impunité à la Sous-Commission de la protection des minorités d’autrefois, célèbre pour son engagement dans les droits de l’homme, rejette la cause arménienne comme une entrave à la liberté d’expression, de communication, de réflexion … Quant au Professeur Antonio Cassese, juriste international, il qualifiait le négationnisme de fantasme sans fondement juridique. (Il est temps – et urgent – que le négationnisme soit codifié par le droit international).

Aux péripéties de la loi pénalisant les génocides une cascade de manifestations : peines de prison de haute sécurité infligées à l’éditeur Ragip Zarakolu – libéré provisoirement le 14 avril en application de la loi anti-terreur et, entre autres, pour ses publications sur le génocide arménien ; la mise en honneur de Talaat Pacha, comme héros de l’histoire ottomane-turque ; la présentation d’un ouvrage glorifiant Djemal Pacha, un des acteurs principaux du génocide au Salon du livre à Paris; L’entrée des Loups Gris dans Paris … Loups gris et autres ultranationalistes turcs militants aussi en France …(l’article de Claire Meynial, Le Point, no. 2063 du 29 mars) ; l’annulation par le Ministre public zurichois d’« une procédure pénale » à l’encontre du Ministre turc des affaires européennes, Egeman Bagis, bénéficiant de l’immunité diplomatique après avoir nié publiquement le génocide lors de son passage à Zurich ; durant le festival de film organisé par le Forum International sur les droits humains - FIFDH - à Genève, l’absence subite et inexpliquée du réalisateur du film Aghet, Eric Friedler, l’invité d’honneur au débat suivant la diffusion de son documentaire sur le génocide arménien.

Doit-on se soumettre aux ravages du négationnisme, se transformant en révisionnisme historique, alors qu’à la lumière d’aujourd’hui les faits du génocide arménien sont aussi irréversibles qu’incontournables ? Dès lors, comment justifier, voire valider, le report de la loi française sur la pénalisation des génocides au Conseil constitutionnel à la veille de sa promulgation par le président de la République, si ce n’est qu’en cédant à des manœuvres politico-négationnistes extérieures à la classe politique française ? État souverain et de droit, signataire des tous les traités sur l’inviolabilité de droits de l’homme, la France ne serait-elle pas libre de promulguer une telle loi sans l’ingérence – comme si une loi pouvait s’acheter et se vendre – des personnes et des pressions tierces !

Si le sort négatif de cette loi n’était pas scellé - sa relance ayant été prévue par la prochaine législature du nouveau Président de la République, François Hollande, socialiste – elle constituerait une opposition légale au colmatage et à la déviation intentionnelle des vérités inscrites dans l’histoire et l’identité des victimes – un rempart légal contre dérapages et collusions politico-intellectuels incontrôlées, discrimination et racisme, voire la désinformation. Alors qu’il existe des lois nationales condamnant le déni des crimes contre l’humanité, dont le génocide (la loi Gayssot en France), en plus de la résolution de 2005 de l’AG de l’ONU sur la Mémoire de l’Holocauste.

S’agissant d’une obligation/responsabilité d’état, ne pas reconnaître et ne pas réparer contreviennent au droit international. Une réconciliation ne peut avoir lieu qu’après la reconnaissance, au terme d’un procès équitable dans le cadre d’un tribunal ou une instance juridique internationale/ onusienne, sous l’égide des juges et des procureurs impartiaux.

En mars 2012, s’est tenue à Genève la 19e session du Conseil des droits de l’homme. Extraits des communiqués de presse de l’ONUG du 5 et 7 avril, reflétant les positions arméno-azéries.

Ashot Hovakimyan, Vice- Ministre des Affaires étrangères de l’Arménie lors du débat à Haut niveau(1er mars) : « La prévention du génocide demeure une des priorités de l’Arménie … soutient toute initiative régionale et transrégionale basée sur la prévention de génocide … favorable à la désignation d’un Rapporteur spécial sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-récurrence [a été nommé M. Pablo de Greiff, Colombie ] … l’éducation aux droits de l’homme … meilleur instrument de prévention des atrocités. … exclure de l’école tout livre contenant de la propagande … incitant à la haine et à l’intolérance … l’Arménie juge fondamental le respect du droit à l’autodétermination… ne pouvant être soumis à la restriction… en vertu [duquel] le peuple du Haut-Karabakh a adhéré de manière libre et unilatérale aux instruments internationaux aux droits de l’homme …

Droit de réponse de l’ Azerbaïdjan : … ce que l’Arménie qualifie d’ « exercice de droit à de l’autodétermination » par un groupe de minorité arménienne en Azerbaïdjan … est qualifié sans équivoque par le Conseil de sécurité … l’Assemblée générale ainsi que d’autres autorités internationales … comme un usage illégal de la force contre la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan… Tous les habitants du HK, région de l’Azerbaïdjan, jouissent … du droit à l’autodétermination à l’intérieur de la République … en tant que partie intégrante de sa population. … le peuple [azéri] avait commémoré le 20e anniversaire du génocide de Khojaly perpétré contre les civils par les forces arméniennes dans le cadre d’une stratégie de « nettoyage ethnique » … une politique dont l’Arménie porte la responsabilité…

Droit de réponse de l’Arménie : … rejette vivement les déclarations …de l’Azerbaïdjan s’agissant d’un prétendu « génocide de Khojaly ». Le massacre des populations arméniennes de Soumgaït, en 1988, ayant conduit au départ d’un demi-million d’Arméniens…dénonce la politique raciste d’Azerbaïdjan…. [Quant] au Statut du Haut Karabakh il existe un autre forum pertinent … le Groupe de Minsk. Le Peuple de HK revendique son droit à l’autodétermination… fait incontournable…. l’Azerbaïdjan ne respectant pas les droits de son propre peuple, comment respecter ceux d’un autre ?

Lors du débat interactif (6 mars) sur les droits des IDP (personnes déplacées dans leur propre pays), Karina Soudjian, fait état du sort de 30.000 Arméniens IDP suite aux opérations militaires et les raids de l’Azerbaïdjan dans l’enclave d’Artsvashe (Tavoush, Syunik, Vayots Dzor …) dépourvues de toute protection internationale, aucun expert du HCR ou du CDH ne pouvant avoir accès pour des raisons inacceptables.

Droit de réponse de l’Azerbaïdjan : … regrette que le représentant de l’Arménie ait procédé à des falsifications historiques… Il n’y a plus d’Azerbaidjanais en Arménie … expulsés par les autorités de ce pays … Le NHK fait partie intégrante de l’Azerbaïdjan … appelant les autorités arméniennes à adopter une attitude plus ouverte au dialogue…

Droit de réponse de l’Arménie : … les civils du HK ont du se défendre contre l’agression des forces armées azerbaidjanaises. Les chiffres avancés par le représentant azéri sont erronés … tous les droits de l’homme doivent être placés sur un pied d’égalité… Déplorable que l’Azerbaïdjan cède à la haine et à l’inimité … se livre à une véritable propagande de guerre, comme en témoigne la déclaration de [son] Président, « le grand ennemi » du pays est l’Arménie.

Depuis 1991 – date de l’adhésion de la République d’Arménie à l’ONU, ses institutions et ses agences spécialisées – ce type d’échange – accusations et revendications mutuelles en milieu international – se répètent et se multiplient en s’amplifiant. Remake sempiternel d’un scénario centenaire entre trois états du Sud Caucase aux frontières communes liés par une histoire macabre ne pouvant mettre fin à des conflits (gelés) géopolitiques, d’intérêts et de pouvoir par voie légale, malgré nombre de rencontres et négociations bilatérales et multilatérales, aucune des parties n’ayant consenti à infléchir ses positions.

Le 24 avril au soir, cérémonie du 97e anniversaire du génocide sur la Place du Canada dans le 16e à Paris, une foule impressionnante et des chaînes de télévisions accueillent, tour à tour, François Hollande et Nicolas Sarkozy réclament haut et fort le combat des Arméniens pour la reconnaissance du génocide et la pénalisation du négationnisme, le pardon ne pouvant venir qu’après la reconnaissance… Évènement inédit, pourtant sans grand écho dans les médias, ni les news télévisés.

Actuellement, le destin de l’Arménie libre, démocratique et chrétienne avec sa diaspora multiple se révèle comme un joker de la diplomatie internationale subissant, jour après jour, la suprématie politico-économique croissante de la Turquie et de l’Azerbaïdjan au grand renfort de positions négationnistes, le non reconnaissance du génocide et de l’autodétermination du HK.

A la question « pourquoi l’Etat turc s’obstinerait dans son négationnisme », quelle formule adéquate pour une volteface politique majeure, assortie de mea culpa, de la part d’une grande puissance revenant sur un siècle de déni et de mensonges ? Et comment anticiper les réparations ? Négociables, certes, mais dans un cadre d’une juridiction internationales.

Au final, une feuille de route chargée de rebondissements exigeant de nouveaux paradigmes et l’application obligatoire des mécanismes internationaux de résolution de conflits. Comme la création prochaine d’une Cour mondiale des droits de l’homme, une ONG supranationale en liaison formelle avec les institutions de droit et de justice internationales, dont le siège serait à Genève.


Aline Dedeyan - mai 2012 -
 
 
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