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« Lois mémorielles ou fraternelles ? »

La démarche du collectif « liberté pour l’histoire » qui vient au début du mois d’octobre de lancer à travers l’appel de Blois un nouvel assaut contre les lois dites mémorielles, est-elle si légitime qu’elle le paraît de prime abord ? Rien n’est moins sûr. Ces personnalités éminentes, inquiètes des dérives liberticides du droit dans le registre de l’histoire, voudraient abolir la lois Gayssot qui pénalise le négationnisme de la Shoah, la loi reconnaissant le génocide arménien ( purement proclamative), la loi Taubira qui assimile la traite des noirs à un crime contre l’humanité, enfin la loi sur la colonisation, qui en soulignait les bienfaits. Selon ces chercheurs, ces ingérences du domaine législatif dans celui de la recherche comportent un gros risque d’autoritarisme qui pourrait se traduire par l’institutionnalisation d’une vérité officielle, à laquelle nul ne pourrait déroger. Outre ce danger pour la démocratie, ces historiens invoquent l’absurdité de la logique qui président à ces textes en se demandant jusqu’où dans le temps cette manie législative compte remonter ? A la saint Barthémy, aux croisades contre les Albigeois ? Enfin, ils dénoncent le communautarisme sous-jacent à ces lois ainsi que la démagogie électoralistes des élus qui les ont votées.

Si a priori, la démarche de ces historiens peut sembler répondre à une inquiétude compréhensible, un premier élément suscite immédiatement l’attention. Hormis la loi sur la colonisation en effet totalement scandaleuse et qui a de fait été amendée, les autres visent toutes des groupes ayant été victimes des plus grands crimes qui soient : les Juifs et les Arméniens pour le génocide, les noirs pour l’esclavage. Or ces identités marquées dans leur chair et leur conscience collective par les monstruosités infligées se trouvent aujourd’hui en butte à de nouvelles provocations qui tendent à remettre en cause, à nier, à minimiser ou à banaliser les atrocités qu’elles ont subis. Il s’agit du négationnisme pour les Juifs et les Arméniens, et de formes sophistiquées de racisme pour les descendants des esclaves - étant entendu que le négationnisme, bien que répondant à une définition bien précise, constitue aussi une facette du racisme, à l’instar de l’antisémitisme. A l’horreur des crimes passés, mais encore bien présents dans la mémoire des victimes -faudrait-il le leur reprocher ?- s’ajoutent donc des turpitudes contemporaines gravement attentatoires à leur dignité.

C’est ce contexte qui a motivé le législateur à adapter la fonction protectrice de la loi à ce nouveau type d’agressions. Y a-t-il là un quelconque danger de « communautarisme » ? Ni plus ni moins qu’il n’y en aurait un de corporatisme ou de « mandarinat » dans l’appel de ce collectif qui voudrait sanctuariser son champ d’intervention comme s’il était par nature, et idéalement, imperméable à toute sorte de contingence.

Bien plus que d’une volonté de gendarmer l’histoire, ces lois ont pour vocation de répondre à un problème sociétal, à une nouvelle forme de violence dirigée contre des groupes victimaires, et à travers eux, toute la société. Il n’est pas besoin d’être noir pour combattre le racisme, ni Juif ou Arméniens pour lutter contre le négationnisme. De plus, ces dispositions viennent combler un vide législatif. Avant la loi Gayssot, il n’y avait pas de recours légal contre la dénégation de la Shoah. Et, étant donné que la loi du 12 octobre 2006 incriminant le négationnisme du génocide arménien n’a toujours pas été ratifiée, il n’en n’existe aujourd’hui pas davantage sur cette question. Ces textes correspondent à des situations nouvelles. Ils ne s’inscrivent pas dans l’histoire mais dans un présent douloureux. Vont-ils pour autant brider la liberté de l’historien ? A ce jour Il n’y a pas eu que l’on sache d’hommes de sciences entravés dans leurs études par la loi Gayssot. Bien au contraire, cette loi protège leur démarche des parasitages organisées, et leur permet d’aller plus loin dans le détail des faits, sans crainte de voir leurs découvertes exposées à des instrumentalisations malveillantes. Même chose en ce qui concerne le génocide des Arméniens pour lequel les chercheurs sont soumis individuellement à un très fort négationnisme d’Etat de la Turquie, et ce sans compter son chantage économique sur les gouvernements qui sont , le plus souvent, les employeurs des historiens. Ce qui explique sans doute en partie le silence général sur le 1er génocide du XX°siècle pendant des décennies...

Dans ce cas précis, contre ce négationnisme d’Etat de la Turquie et la faiblesse morale endémique du pouvoir politique, la loi qui s’applique à tous constitue a contrario une garantie pour l’historien. Ainsi, à l’opposé de ce qui est affirmé, ces lois, dans la mesure où elles s’exercent dans un cadre démocratique ne sont pas liberticides. Ce serait même plutôt l’inverse. Elles ne visent pas non plus, comme dans la caricature qu’on en présente, à incriminer des faits d’histoires qui ne correspondent à aucun enjeu contemporain, mais répondent à des situations présentes, voire même à une actualité brûlante qui renvoie à des problématiques liées à la tolérance, à la dignité humaine, voire à des questionnements très politiques comme celui de l’adhésion d’une Turquie négationniste à l’Union Européenne.

Pourquoi sinon, par exemple, une vingtaine d’Etats démocratique auraient reconnu depuis le début du siècle le génocide arménien ?

Loin d’exacerber la morbide concurrence des opprimés, ces lois leur rendent justice et apaisent les tensions. Alors que toute marque d’indifférence ou de cynisme ne ferait d’un côté que renforcer le camp des bourreaux et de l’autre, favoriser les rancœurs, la tentation du repli sur soi et du communautarisme des victimes, la prise en compte par la nation de ces questions constitue au contraire un acte d’intégration. Elle semble être, en l’état actuel, le traitement démocratique et républicain adéquat à ce nouveau type de défis. Il ne s’agit donc pas là tant de lois mémorielles que de lois justes et fraternelles.


Ara Toranian
 
 
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