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La référence au génocide des Arméniens dans la réflexion de Rafaël Lemkin


En 1921 survient un événement qui décide de sa vie : le 14 mars, l'Arménien Soghomon Tehlirian assassine à Berlin l'ancien ministre de l'Intérieur du gouvernement turc, Talaat Pacha, qui avait naturellement trouvé refuge dans la capitale de l'ancien allié de la Turquie pour se soustraire aux Alliés réclamant son extradition. Talaat Pacha y menait des activités politico-diplomatiques comme en témoigne sa rencontre, en 1919, avec le dirigeant bolchevique Karl Radek, nullement gêné par le passé de son interlocuteur .
Dans la réflexion de Rafaël Lemkin, la référence au génocide des Arméniens perpétré par les Turcs est constante et centrale. Il y revient sans cesse dans ses textes publiés ou inachevés.

« En Turquie, plus de 1,2 million d'Arméniens ont été tués pour la simple raison qu'ils étaient chrétiens. [ ... ] Après la fin de la guerre, environ 150 criminels de guerre turcs ont été arrêtés et internés par le gouvernement britannique sur l'île de Malte. Les Arméniens envoyèrent une délégation à la Conférence de la Paix à Versailles et demandèrent justice. Puis un jour, j'ai lu dans un journal que tous les criminels de guerre turcs avaient été relâchés. J'étais choqué. Une nation était assassinée et les coupables remis en liberté. Un homme est puni lorsqu'il tue un autre homme. Pourquoi l'assassinat d'un million de personnes compte-t-il moins que l'assassinat d'un simple individu ?»

Ces lignes, extraites de son autobiographie et écrites dans les années 1950, font comprendre quelle pouvait être l'indignation de Lemkin, sa profonde révolte même, devant l'absence de toute sanction judiciaire pour des criminels d'État. Dans cette disposition d'esprit, l'assassinat de Talaat Pacha par Tehlirian, l'un des survivants du massacre, lui apparaît comme un acte de justice. Le procès de Tehlirian, qui se transforme en procès des responsables turcs, lui semble une occasion inespérée de faire connaître la tragique réalité du massacre grâce aux témoignages de survivants. Selon son expression, le monde était contraint d'entendre l'entière vérité. Tehlirian, considéré comme un déséquilibré, fut acquitté alors que Lemkin voit en lui une sorte d'exécutant légal agissant au nom de la conscience humaine.

L'acte de Tehlirian et son procès  dont il lit les comptes rendus  dĂ©terminent Lemkin Ă  abandonner ses Ă©tudes de philologie pour le droit.

«Mes tourments au sujet des meurtres d'innocents devinrent encore plus significatifs pour moi. [ ... ] Je sentais qu'une loi contre ce genre de meurtres raciaux ou religieux devait être adoptée par le monde. »

À ses yeux, le paradoxe est que Talaat Pacha, qui a dirigé les massacres des Arméniens, a échappé à toute justice parce qu'aucune loi ne permettait d'inculper le tout premier responsable de la mise à mort de centaines de milliers de personnes de toutes conditions et de tous âges.
Cette idée, il la discute avec ses professeurs de droit de l'université de Lwow qui lui opposent le principe de la souveraineté des États. Il réplique que ce principe est caduc quand il est conçu comme un droit à tuer des millions d'innocents. Il ambitionne donc de remédier au vide juridique qui offre aux assassins les moyens d'échapper à la justice pour un crime hors normes.
Il existe un lien Ă©troit entre les massacres des ArmĂ©niens et la convention de 1948 sur le gĂ©nocide dont Lemkin sera l'instigateur. Il a Ă©tĂ© frappĂ© par l'histoire tragique des ArmĂ©niens de Turquie depuis la fin du XIXme siècle. Le destin de cette minoritĂ© chrĂ©tienne subissant un statut particulier imposĂ© aux non-musulmans, statut qui la prive des mĂŞmes droits que les autres sujets de l'Empire ottoman et qui est livrĂ©e pĂ©riodiquement aux bandes de pillards Ă  l'instigation d'un pouvoir pratiquant la «culture du massacre»  jÂ’emprunte l'expression Ă  Peter Balakian  , n'est pas sans rapport avec celui des Juifs de la Zone de rĂ©sidence sous le tsarisme. Cette configuration sociale prĂ©sente toutes les conditions qui permirent et prĂ©parèrent les massacres de 1915. Ainsi, devant l'ambassadeur amĂ©ricain Henry Morgenthau, Talaat Pacha avait-il revendiquĂ© la continuitĂ© de la politique ottomane vis-Ă -vis de la minoritĂ© armĂ©nienne :

« En trois mois, j'ai fait davantage pour régler le problème arménien qu'Abdul Hamid [le sultan] en trente ans. »

Un autre assassinat conforte le tout jeune licenciĂ© en droit dans sa manière d'aborder la question des massacres de masse : celui de l'ancien dirigeant de l'Ukraine, Symon Petlura, en mai 1926, rue Racine Ă  Paris, par Samuel Schwartzbard dont les parents ont pĂ©ri lors des pogroms dĂ©clenchĂ©s en 1919 Ă  la faveur de la guerre civile qui voit s'affronter Rouges, Blancs, Noirs et Rouges  les anarchistes , nationalistes ukrainiens et Polonais que l'ataman ukrainien est accusĂ© d'avoir fomentĂ©s; la question de sa responsabilitĂ© est, aujourd'hui encore, controversĂ©e.
Pour Lemkin, Schwartzard a reproduit l'acte de Tehlirian.

Dans un article, le docteur en droit frais émoulu qualifie de «beau crime» le geste de l'anarchiste juif. Le fait que le procès de Schwartzbard, tenu en octobre 1927 devant la cour d'assises de la Seine, se conclue, comme celui de Tehlirian, par un acquittement fondé sur le « déséquilibre » de l'assassin conforte Lemkin dans son idée d'œuvrer à l'institution d'une loi universelle portant sur la destruction de groupes nationaux, religieux ou raciaux.


Ces lignes sont extraites de la prĂ©face par Jean Louis PannĂ© de l'ouvrage « RafaĂ«l Lemkin  QuÂ’est-ce quÂ’un gĂ©nocide ? »
 
 
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