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Pour une solidarité des
naufragés -
Imposture et détournement
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L'exemple arménien -
L’adhésion de la Turquie à l’U.E. et la
reconnaissance du génocide arménien. -
La Turquie et les frontières
de l'Union
« Pour une solidarité des
naufragés. »
Stella Harrison, psychologue.
Revue : Epoque freudienne no 2 du 16 mars.
Posted on - 05-04-2007
Il y eut, le mercredi 17
janvier à 20 h 00, un Grand Meeting Républicain au Palais de la Mutualité à
Paris, contre le négationnisme du génocide arménien, avec la participation
de François Hollande , Bernard-Henri Lévy, Maître Christian Charrière
Bournazel, Bâtonnier de Paris, Serge Klarsfeld, Patrick Devedjian, de
Charles Aznavour. Alexis GOVCIYAN, président du CCAF, Ara KRIKORIAN,
président de la FRA Dachnaktsoutioun Europe (Parti Socialiste Arménien) et
vice-président du CCAF Ara TORANIAN, Rédacteur en chef des Nouvelles
d’Arménie Magazine et membre du bureau du CCAF, se sont aussi exprimées.
Ce meeting Républicain s’inscrit , pouvait-on lire, « dans le cadre des
actions d’information et de sensibilisation menées par le Conseil de
Coordination des organisations Arméniennes de France (CCAF). Il vise à
soutenir et encourager les sénateurs pour le vote, avant la fin des travaux
parlementaires, de la proposition de loi sanctionnant la négation du
génocide arménien, votée par l’Assemblée Nationale le 12 octobre 2006 »..
BHL fut enflammé. La salle, pourtant dans l’attente de l’arrivée de Charles
Aznavour, était à ravir. BHL entreprit, en un tour de main, de trouver les
arguments, 4, qui convainquent les esprits qui refusent l’idée d’une loi
contre la négation du génocide arménien. Mais il n’en resta pas au discours
et donna de sa présence. Toute la soirée il fut là. A vrai dire et cela dit,
comme tous les intervenants, à l’exception de François Hollande, qui,
enflammé lui-aussi, vint en personne déclarer que si le gouvernement avait
refusé de transmettre le texte au Sénat de cette loi, il se re-déclarait
solidaire avec celle –ci. « Le Parti Socialiste le votera lui. Il faut punir
le non-respect de la loi et faire œuvre de législature. »
BHL :
1. Cette loi empêcherait l’histoire de se faire ? Absurde, répond-il. les
historiens ont fait l’histoire. L’histoire est dite, c’est l’opinion des
tous les historiens : il y a eu génocide des arméniens. Cela est inscrit
dans les archives, il y eût génocide de 1894 à 1915. Jaurès, Péguy,
Churchill, les Turcs eux-mêmes ont pu dans le passé reconnaître le génocide
arménien. Des coupables en Turquie furent punis, il y eut des procès comme à
Nüremberg.
Ce n’est pas que la loi dise l’Histoire. L’Histoire est dite. « le génocide
arménien est une évidence pour moi », affirme t-il. La loi est faite pour
pénaliser cet outrage de la mémoire du génocide.
2. On évoque l’idée d’une loi qui briderait, d’une loi corset des libertés.
Absurde encore !. Ce n’est pas le législateur qui empêche le négationisme,
ni les historiens de travailler. La loi Gayssot n’a jamais empêché cela,
elle permet plutôt que l’on y regarde à deux fois avant de proférer
outrages. L’absence de lois, aux Etats-Unis par exemple provoque deux
théories : le darwinisme et le créationisme, côte-à côte.
3. On entend encore : « Mais ne va t-on pas assister à une avalanche de lois
mémorielles ? » Cela, encore est absurde ; il ne s’agit pas de lois
mémorielles, mais de lois qui s’appliquent à des crimes singuliers, des
génocides. Il n’y en a pas tant que ça. Un, deux, trois peut-être quatre ou
cinq, le génocide des juifs, des arméniens, Le Rwanda, le Darfour, le
Cambodge.
3. On entend encore : « Ne va t-on pas banaliser la singularité de la Shoah
? » En effet le génocide des juifs a, répond BHL, une place à part : de par
le nombre des tués, le rapport particulier à la technique. Oui, il y a là du
singulier. Mais, avance t-il, même s’il existe des différences, les deux
génocides se ressemblent. Hitler avait été très intéressé par l’affaire de
l’Arménie. Il a réfléchi sur ce sujet. L’affaire arménienne est séminale,
originaire, ce n’est pas un hasard que ce soit à propos de cette affaire
qu’advint la notion de crime contre l’humanité. (Raphaël Temkins).Ce concept
de génocide est venu d’une doublée réflexion sur le juifs et les arméniens.
La littérature négationiste qui pullule sur Internet, de plus, et qui pue !,
montre la même rhétorique que celle qui est déployée contre l’existence de
la Shoah.
BHL évoque la solidarité des ébranlés.
4 Dernier argument : On peut dire : « Très bien tout cela, mais la vérité
n’est-elle pas assez forte ? « Non, la vérité ne se suffit pas, toute nue.
Les arméniens ont affaire à un négativisme d’Etat. Contrairement aux juifs.
Puis arrive le point fort du discours, qui projettera debout toute
l’assemblée : une Allemagne structurellement négationiste aurait produit
quoi ? C’est ce que vivent les arméniens. Ils sont face à une Turquie
négationiste. Cette position est insupportable. Nier le crime, c’est le
parachever.
Toute la salle se lève, grand moment.
Patrick Devedjian , reprenant le flambeau de cette verve, se saisira des
mots de BHL. dans ces moments –illusoires ?- de réchauffement du climat des
cœurs : Peut-être, en effet comme le souligne Devedjian, face au génocide,
après le génocide, n’y a t-il ni droite ni gauche ; mais des « naufragés
solidaires », terme qu’il dit reprendre avec émotion à BHL. qui ne l’aurait
presque que chuchoté.
P. Devedjian, porte voix de Nicolas Sarkozy dont l’absence décevra, poursuit
de la sienne, de voix. Sur le thème de l’Allemagne, impliquée dans les deux
génocides. De l’Allemagne qui n’a toujours pas reconnu l’existence du
génocide arménien. PD ne s’avance pas masqué, mais marqué, enfant des
marques du génocide. Cela, dira t-il , ne s’oubliera jamais. P. Devedjian
dit alors que BHL a raison de se demander quelle serait la révolte des juifs
si l’Ambassade d’Allemagne diffusait une propagande négationiste comme le
fait la Turquie pour les arméniens. Puis il évoque la real Politik, se
montre pas dupe ; les gouvernements au pouvoir craignent pour leurs
intérêts, à gauche comme à droite. Cette loi pénalisant la négation du
génocide, dit-il serait une loi de paix civile. Rappel alors est fait de la
Turquie, qui , hier !, a menacé des compagnies d’assurance comme AXA, car
Axa acceptait d’indemniser, c’est nouveau, les victimes du génocide
arménien.
Puis, et mon débit à écrire ici se ralentit, je fus très touchée, excusez le
pathos, des mots qui viennent, des mots de Patrick Devedjian. il fit sonner
ce « Ils » d’une façon nouvelle, écoutez-le : « Je les remercie, BHL., Serge
Klarsfeld. Ils sont venus incarner la solidarité entre les juifs et les
arméniens. »
P. Devedjian revint sur la « vérité » de cette histoire : oui, il y a, comme
le déclara BHL., dit-il, une singularité. Il s’agit d’un négationisme d’Etat.
Et ce discours négationiste est exporté. Cela est pour P. Devedjian, aussi
le point fort, de l’exposé de BHL. Nous vint alors cet aveu. A mon sens aveu
qui doit être transmis aux sénateurs derechef, car il subvertit : Devedjian,
qui se dit plutôt libéral, avoue avoir été saisi tard de cette nécessité
d’une loi condamnant le négationisme du génocide arménien. C’est en prenant
connaissance de la manifestation négationiste de Lyon, au printemps dernier,
qu’il changea de position, alors qu’il entendit les « Loups gris » jeunes
turcs, s’infiltrer dans la manifestation pour brandir ces drapeaux « il n’y
a jamais eu de génocide arménien. ».
Serge Karlsfeld.
Déclare qu’il apporte un soutien total à cette cause. Oui, il y eut génocide
des arméniens.
Maître Charrière-Bournazel déclara joie et honneur à être invité ce soir ; A
titre personnel et comme Président de la Licra. Se dit pleinement engagé aux
côtés des arméniens ce soir ; Sans cette loi se fait une « continuation
générationnelle du crime de génocide. ». Maître Charrière-Bournazel rappelle
qu’il fit condamner Faurissson, Dieudonné. Il se dit-lui-même : « éboueur
sacré ».
« Sans le jugement la Loi n’a pas de force », dit-il avec Bernanos.
La force de cette soirée se dit en un lapsus du porte-parole de F. Bayrou ,
qui évoque le président de France-Israël (qu’il est), à la place du
président de France-Arménie……
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L’adhésion
de la Turquie à l’U.E. et la reconnaissance du génocide arménien.
Posted on - 24-03-2006
Même si elle se résolvait à une reconnaissance
pleine et entière du génocide arménien, la Turquie gagnerait plus à s’ouvrir
à l’est qu’à l’ouest.
Un récent voyage dans l’est de la Turquie aura surtout été l’occasion de
consolider mon opinion sur l’adhésion de ce pays à l’Union Européenne, en la
passant au crible de la négation institutionnelle du génocide arménien. Il a
fallu qu’un ami glisse dans mon sac de voyage l’ouvrage de référence d’Yves
Ternon pour que, prenant connaissance de ces massacres sur les lieux-mêmes
où ils ont été commis , je me rende compte de l’étendue du problème. La
reconnaissance du génocide ne doit pas être considérée comme un préalable ou
une monnaie d’échange qui se prêteraient à des marchandages ; le
négationnisme est un voile noir posé sur le peuple turc et la Turquie tout
entière, voile révélateur d’un régime qui, tout laïc qu’il est, n’a de
démocratique que la façade. Ce n’est qu’une fois ce voile ôté — processus
long et douloureux — que la Turquie pourrait postuler à l’Union Européenne.
Cette révolution culturelle adviendrait-elle, de toute façon, abstraction
faite de la question du négationnisme, l’adhésion à l’U.E. ne me semble pas
la meilleure destinée pour la Turquie.
Ignacio Ramonet déclarait dans son éditorial du Monde Diplomatique de
décembre 2004 : « Il faudra aussi qu’Ankara reconnaisse le génocide des
Arméniens de 1915. » On ne se débarrassera pas de la question du
négationnisme par une simple phrase, et aussi bien le « il faudra » que le «
aussi » sont malheureux. On s’était indigné de la fameuse phrase de M. Le
Pen assimilant le génocide juif à un « détail » de l’histoire, mais un trop
grand nombre d’intellectuels persistent à se comporter comme si le génocide
arménien était un détail qu’il suffirait de mentionner au détour d’un alinéa
pour s’en laver les mains. J’assure que je n’ai rien a priori contre les
Turcs, rien de plus que je n’aurais contre des Allemands qui n’auraient pas
encore reconnu le génocide juif. Je ne voudrais pas d’eux dans la même
communauté que la mienne, voilà tout, et il me semblerait immoral que la
reconnaissance de ce génocide dépende de tractations pour obtenir un
avantage politique et commercial. Si je résume la situation actuelle, la
reconnaissance est l’objet d’une discussion de marchands de tapis. Au lieu
de s’humilier d’un crime passé, on cherche à transformer à nouveau les
victimes arméniennes en un paillasson sur lequel s’essuyer les pieds pour
accéder à un avenir plus prometteur.
Ce ne sont pas les Turcs qui sont responsables de la négation du génocide,
c’est l’État turc, c’est la mainmise de l’armée sur la politique et
l’éducation, et les responsables politico-militaires turcs ont beau jeu de
faire passer les arguments des opposants à l’adhésion pour des insultes au
peuple turc. Olivier Abel évoque à propos du kémalisme, un « système
pédagogique et militaire » et une « religion laïque, avec ses fêtes et ses
liturgies », tandis qu’Étienne Copeaux évoquait un « coup d’État en Histoire
» datant de l’époque où Atatürk avait fait des Turcs les précurseurs de
toute civilisation, de toute langue, ayant tout apporté aux Égyptiens comme
aux Européens ! Le nouveau code pénal entré en vigueur en juin 2005 pour
séduire l’Europe, a conservé l’article 305 qui prévoit jusqu’à 10 ans de
prison pour les personnes reconnaissant le génocide ou contestant la
présence de l’armée turque à Chypre. Cela signifie qu’il y a en Turquie des
intellectuels turcs courageux et honnêtes, mais qu’on les empêche de
s’exprimer. Par exemple, une conférence prévue à Istanbul en mai 2005 a été
annulée en vertu de cette loi, et l’écrivain Orhan Pamuk a été poursuivi
pour avoir reconnu le génocide dans une interview.
Jusqu’à présent, j’étais plutôt opposé à cette adhésion, non pour des
raisons de religion, au contraire, mais pour des raisons géopolitiques. Je
dis plutôt opposé, car si cela finissait par se faire, ce ne serait pas un
drame, loin de là, et je ne nie pas qu’il y aurait de nombreuses
conséquences positives. Le premier pays musulman du monde reconnaissant, et
même célébrant (d’ici vingt ans, cette innovation sera sans doute
généralisée) des mariages entre personnes de même sexe, vous pensez ! Ce
serait plutôt dommage, car il existe, pour les Turcs eux-mêmes, et pour
l’équilibre du monde entier, de meilleures solutions. Ce point excepté,
j’apprécie beaucoup la culture turque, comme j’apprécie la culture
brésilienne, burkinabé ou vénézuélienne, ce qui ne m’empêcherait pas de
m’opposer, le cas échéant, aux velléités de ces pays d’adhérer à l’U.E.. Au
point de vue de l’islam, il y a des raisons de penser que l’adhésion de la
Turquie permettrait à ce grand pays musulman de poursuivre sa modernisation.
Actuellement, sur le plan des mœurs, on observe un décalage entre la Turquie
cosmopolite et touristique de l’ouest, et les régions désertiques du centre,
du sud et de l’est, qu’elles soient peuplées de Turcs ou de Kurdes. La
pratique religieuse y est souvent plus présente, même si cela ne va jamais
jusqu’à l’excès qu’on peut observer dans d’autres pays musulmans, et avec
elle la négation du corps. La télévision turque a beau montrer les images
des plages de l’ouest, avec filles ou garçons en maillot de bains, on dirait
qu’on n’est pas dans le même pays, et dans une ville comme Diyarbakir, de
deux millions d’habitants, vous ne croiserez aucun humain de plus de 15 ans
qui montre plus que ses avant-bras, par 40 degrés. Il est encore
inconcevable pour un esprit turc ou kurde d’exister sans être marié ; ne
parlons pas d’être mère célibataire. Le mariage arrangé, parfois décidé dans
l’enfance, est une coutume vivace dans ces contrées, ainsi que le « crime
d’honneur », en cas de divorce. Les droits accordés aux femmes dès le début
de la république turque, droit de divorce, droit de vote (10 ans avant la
France), restent symboliques, et le contrôle social fait son office ; il est
impossible de se singulariser.
L’alcool n’est interdit nulle part, mais n’est en vente que dans certaines
boutiques et certains restaurants disposant d’une licence. De ce fait, les
lieux où l’on peut consommer de l’alcool dans ces régions conservatrices
sont souvent des lieux de prostitution. Quand on s’affranchit d’un interdit,
autant en profiter pour s’affranchir des autres ! On ne change pas une
société par décret, mais par un long travail éducatif. Le symbole de ce
divorce entre une réalité têtue et ce désir forcené d’être européen peut se
trouver au coin de notre rue, en France, dans ces multiples boutiques qui
n’ont pas peur d’afficher des « sandwiches grecs » avec de la « viande halal
» (observé au 13, rue Ordener à Paris par exemple). Que ce soit bien clair :
ce retard n’est pas imputable à l’islam en tant que tel, mais à une
tradition de contrôle social, et la Turquie ne devrait pas avoir besoin de
l’Europe pour évoluer sur ce point. Le même profil social passéiste se
trouve en Géorgie ou en Arménie, pays majoritairement chrétiens, et où en
l’absence de pluralisme politique, la religion a souvent été, plus qu’une
spiritualité, le point d’ancrage national.
J’ai ressenti, en parcourant la Turquie, la même impression qu’en Syrie ou
en Jordanie, d’un peuple relégué au XIXe siècle, parce que son gouvernement
ne sait pas trop comment accéder à la modernité technique sans prendre le
risque de la modernité culturelle. Pas ou très peu de sports, de cinémas, de
théâtres, aucun lieu de divertissement pour les jeunes. J’ai pour ma part
depuis longtemps fait la distinction dans mes voyages entre les pays qui se
caractérisaient par l’insupportable absence de tout lieu où les jeunes non
mariés puissent se réunir discrètement à l’abri du contrôle social, et les
pays où les passants n’ont pas de caméras dans les yeux, où un flic ne
sommeille pas dans chaque passant ; où l’état de « célibataire » n’inspire
pas la défiance.
L’adhésion à l’Union Européenne permettrait sans doute de favoriser la même
évolution que l’Europe a connue dans les cinquante dernières années. Reste à
savoir si cela n’entraînerait pas une réaction tant à l’extérieur qu’à
l’intérieur. À l’intérieur, comment réagiraient les partis islamistes plus
ou moins radicaux à l’instauration de statuts de concubinage, de pacs, voire
d’unions officielles de personnes de même sexe ? Au point de vue extérieur,
est-ce que cet exemple d’un pays musulman acceptant ces « perversions »
occidentales ne servirait pas au contraire de repoussoir ? Le ressentiment
des pays arabes anciennement colonisés par les Ottomans pourrait resurgir.
Ce ressentiment a une double raison d’être. D’une part la domination
ottomane. D’autre part, lors de la chute de l’Empire ottoman, la volonté des
Turcs de se démarquer à tout prix du monde arabe et de s’occidentaliser,
jusqu’à épurer la langue turque non seulement de l’alphabet mais du
vocabulaire arabe et persan. Pendant la Première Guerre mondiale, le 23
novembre 1914, le Sultan proclamait le djihad - la guerre sainte - et
appelait les musulmans du monde entier à se soulever contre les infidèles, à
constituer des bandes régulières et irrégulières et à massacrer les
chrétiens. En mars 1917, le chérif de La Mecque déclarait « la guerre sainte
contre l’oppresseur turc » (3) . Henri Laurens résumait la situation en ces
termes : « L’affirmation que la nouvelle Turquie fait partie de l’Europe
rejette les Arabes vers l’Orient : la notion de monde arabe se substitue à
celle de monde musulman. » (4) Encore ne parlait-il que d’une Europe
symbolique, et non de l’adhésion à l’U.E.
En agrégeant la Turquie à l’U.E., ne risque-t-on pas d’accentuer le « choc
des civilisations » ? La géopolitique n’est pas une science sûre, et seule
une voyante extralucide pourrait dire si cette adhésion d’un pays à 90 %
musulman à une communauté qui prône et protège le divorce et
l’homosexualité, l’alcool et le jeu, va contribuer à libéraliser les mœurs
ou au contraire exacerber les rancœurs. Si c’était la version optimiste qui
l’emportait, alors quel dommage, pour une fois qu’un pays musulman prend
résolument la voie de la démocratie et du respect des droits de l’homme, de
l’agréger à l’Europe plutôt que de l’ériger en guide des autres pays
musulmans ! C’est le même principe qui, au niveau individuel, phagocyte les
meilleurs étudiants des pays pauvres, les meilleurs ingénieurs, les
meilleurs médecins, les meilleurs chercheurs. Le progrès des civilisations
est-il ce gigantesque sablier qui laisse passer irrémédiablement, grain à
grain, hommes ou pays, du Sud au Nord, sans espoir de retour ?
La Turquie entretient des relations tendues avec la plupart de ses voisins.
Les tensions avec la Grèce sont connues, depuis les vues sur les îles de la
mer Égée, le conflit de Chypre, l’ « échange de population » des Grecs
d’Anatolie. Il faut rappeler en 1989 l’épisode de la « bulgarisation », où
350000 Turcs de Bulgarie avaient été chassés.
Quant à l’Arménie, les deux États se regardent toujours en chiens de faïence
depuis le conflit du Haut-Karabagh (1991-1994), qui avait proclamé son
indépendance par rapport à l’Azerbaïdjan, et dont le statut n’est toujours
pas fixé. Pour l’Iran, l’Irak et la Syrie, les passages de frontière sont
réglementés de façon draconienne, les frontières sont minées, ce qui
n’empêche pas le trafic, notamment pour l’essence, chère en Turquie. Il faut
voir les files ininterrompues de véhicules à 200 km de l’Iran, contrôlés par
les militaires, pour comprendre l’ampleur du problème. Une grande partie du
commerce se fait en contrebande. Dans les villages, on rencontre des amputés
à cause des mines, et 60 chauffeurs auraient déjà trouvé la mort en Irak ;
les Turcs étant accusés d’approvisionner les Américains. La Turquie,
évidemment, ne gagne pas en popularité dans les pays arabes et auprès des
foules musulmanes par son soutien stratégique aux Etats-Unis et son
appartenance à l’OTAN. L’adhésion à l’U.E. n’aggraverait-elle pas cet état
de fait ?
Quant aux voisins de l’intérieur, les Kurdes, la détestation est réciproque,
et les Kurdes rencontrés, de Diyarbekir à Kars, ne se gênent guère pour le
dire. Pour l’instant c’est le gouvernement turc qui est du côté du manche,
et il aurait volontiers utilisé les Arméniens pour massacrer les Kurdes,
comme les Jeunes-Turcs employèrent les Kurdes pour massacrer les Arméniens.
Malheureusement, pour paraphraser une phrase célèbre, il n’y avait plus de
peuple disponible pour massacrer les Kurdes ! Mais les Turcs se moquent
aussi volontiers des Lazes, autre minorité du nord-est sur laquelle
circulent des blagues comme entre Belges et Français. Ne nous illusionnons
pas : s’il se créait jamais un État kurde, cet État aurait peu de chances
d’être une démocratie. Disons que les programmes scolaires de la Turquie,
pas plus que ceux des trois autres pays à minorité kurde, ne mettent au
premier plan l’apprentissage de l’esprit critique. Est-ce le cas de
l’Arménie indépendante ? Pour savoir ce qui se passe quand une minorité se
retrouve du côté du manche, on consultera avec profit le site de
l’Association des Gais et Lesbiennes Arméniens : www.agla.info. Le 9 avril
2003, le CCAF (Conseil de Coordination des Organisations Arméniennes de
France) a rejeté la demande d’adhésion d’AGLA France par 11 voix contre 8.
Pendant ce temps, l’Arménie est la proie d’un délire homophobe
politico-médiatique. L’Arménie est imprégnée d’une religion qui, quant à l’homophobie,
n’a rien à envier à l’islam.
C’est à la lumière de ces constatations qu’il faut examiner la question de
l’adhésion de la Turquie. Un citoyen naïf pourrait se demander pourquoi ce
pays qui a été le cœur d’un empire étendu surtout sur ses frontières
orientales, sous les dynasties seldjoukide et ottomane, sans parler de
l’empire turco-mongol de Gengis-Khan et Tamerlan, et qui a des liens
linguistiques avec un peuple établi dans toute l’Asie jusqu’au Xinjiang
chinois, connu pour avoir exploité la Route de la soie ; pourquoi ce pays
s’allierait avec une communauté qui lui a surtout fait subir une
colonisation économique. Si l’Union Européenne acceptait la Turquie, pays à
90 % musulman, alors pourquoi ne pas intégrer la Syrie, la Jordanie, le
Liban ou l’Égypte, dont les minorités chrétiennes n’ont jamais été
persécutées, sans oublier Israël ? Puis les pays du Maghreb, avec lesquels
l’Europe a de forts liens historiques et géographiques ? Gibraltar vaut bien
les Dardanelles ! L’absurdité de la question saute aux yeux pour ces pays,
alors pourquoi ne saute-t-elle pas aux yeux à propos de la Turquie ? Parce
que la limite géographique de l’Europe n’a jamais été fixe, et que de
nombreuses raisons historiques peuvent tout à fait justifier l’inclusion de
la Turquie dans le continent européen, de même que l’Arménie et la Géorgie.
Mais des raisons plus nombreuses encore la rattachent au continent
asiatique, au premier rang desquelles l’origine de ses peuples actuels et de
leurs langues.
L’affrontement de trois méga-blocs ne laisse pas augurer un avenir radieux
pour la planète. Le monde ne se limite pas aux États-Unis d’Amérique, à la
Chine et à l’Europe, mais à un équilibre plus subtil entre ces blocs,
augmentés de pays qui se suffisent à eux-mêmes, l’Inde et la Russie, et
d’autres blocs émergents de taille moyenne. De nombreuses voix s’élèvent
pour dire que l’Union Européenne a déjà dépassé la taille critique au-delà
de laquelle le contrôle démocratique n’est plus gérable, et laisse la voie
libre aux manipulations des pouvoirs industriels et financiers, appuyés par
de puissants groupes médiatiques. Le débat sur le Traité constitutionnel a
montré le décalage entre cette oligarchie et les peuples . Plus la
communauté s’étendra, plus la voix d’un citoyen perdra proportionnellement
de poids, plus la voix des multinationales en gagnera. Un tel bloc est en
constitution en Amérique du Sud, un autre en Asie du sud-est ; la Libye
s’efforce difficilement d’en constituer un en Afrique. Un bloc situé aux
confins du monde arabe et de l’Asie centrale est souhaitable. Plutôt que de
postuler pour être à la traîne de l’Europe, pourquoi la Turquie ne
cherche-t-elle pas à guérir les plaies du passé, à l’instar de la France, de
l’Angleterre et de l’Allemagne, et à se constituer en éclaireur d’une
communauté dont le cœur serait l’ancienne Route de la soie ? Cette
communauté échapperait à la fois au spectre de l’islamisme - elle pourrait
agréger la Géorgie et l’Arménie et des pays de majorité sunnite et chiite -
et au spectre du panturquisme, en agrégeant progressivement aussi bien des
pays de langue arabe, persane, turque ou autre. De plus, les Kurdes,
disséminés principalement sur quatre pays (Turquie, Iran, Irak, Syrie), se
verraient enfin regroupés dans une entité supra-nationale, ce qui
contribuerait à améliorer leur statut, plutôt que de dresser une barrière
supplémentaire entre les Kurdes de Turquie et les autres. Un tel projet a
d’ailleurs un début de réalisation, avec la création récente du GUUAM, qui
vise à permettre à certains de ces pays de quitter la Communauté des Etats
Indépendants et la sphère d’influence russe. Plutôt que d’être à la traîne
de l’Europe, la Turquie serait à l’avant-garde d’un monde arabo-musulman qui
a bien besoin d’une avant-garde, et ce d’autant plus que dans la perspective
de la fin annoncée du pétrole, la Turquie a des arguments économiques plus
solides que les États qui vivent sur la rente pétrolière. Évidemment cela
paraît impossible, en dépit de certains signes de rapprochement (accueil
d’étudiants ; abandon de l’alphabet cyrillique pour la plupart des anciennes
républiques soviétiques, pour l’alphabet latin ou arabe) ; mais une fois que
les « élites intellectuelles » d’Istanbul auront cessé de rêver à l’Europe,
bien des obstacles imaginaires tomberont, et les choses se feront
d’elles-mêmes, grâce aux nombreux échanges d’étudiants, au tourisme et au
commerce, qui se font pour l’instant de façon informelle. Le panturquisme,
de plus, est grevé par son ancrage historique à l’extrême droite, et dans ce
pays où l’Histoire est à la botte des militaires, il est difficile de remuer
le passé.
On touche là au grand problème des Turcs et de la Turquie : rompre avec le
passé, faire amende honorable. Il semble que cela soit plus facile avec
l’Europe qu’avec les peuples ayant souffert dans leur mémoire nationale
d’une domination turque, ce qui est étonnant car les Turcs ont été
injustement humiliés par les Européens après la Première Guerre mondiale,
lors de ce qu’on a appelé le dépeçage de l’Empire ottoman. À mon avis les
peuples seraient prêts à toutes les réconciliations, malheureusement les
dirigeants de la Turquie ne traitent pas avec les peuples européens, mais
avec les dirigeants des peuples, et pour ceux-ci, la mémoire est toujours
soluble dans l’argent. Ils sont les dignes descendants des responsables des
grandes Puissances, qui fermèrent les yeux sur le génocide arménien au
bénéfice des intérêts capitalistes.
Les idéaux de réconciliation franco-allemande qui présidèrent à la création
de l’Union Européenne, et la bonne gestion par l’Allemagne de la mémoire de
sa période nazie, cela ne sert plus de modèle pour les hommes d’affaires qui
dirigent désormais l’Union Européenne en lieu et place des peuples.
Aujourd’hui, ils seraient prêts à accepter dans la Communauté, au nom des
peuples, une Allemagne qui qualifierait le génocide juif de regrettable
massacre en rétorsion de provocations et de révoltes dans les ghettos - le
fameux « détail ». Cette Allemagne qui heureusement n’existe pas, c’est la
Turquie. Le 18 juin 1987, pourtant, le Parlement européen avait stipulé que
: « le refus de l’actuel gouvernement turc de reconnaître le génocide commis
autrefois contre le peuple arménien par le gouvernement « jeunes-turcs »
[...] constituent [avec d’autres griefs] des obstacles incontournables à
l’examen d’une éventuelle adhésion de la Turquie à la Communauté » (5) .
Cela était clair et net, mais les autres griefs étant sur le point de
tomber, pourquoi passer outre la reconnaissance du génocide, ou du moins la
reléguer à un simple détail technique, et au nom de quels intérêts ? Les
mêmes que ceux qui ont présidé à l’élaboration d’une constitution
d’inspiration libérale ? S’il y a encore un peuple en Europe, il doit taper
sur la table et rappeler sa présence à l’aubergiste ! La Turquie ne peut pas
frapper à la porte tant qu’elle n’a pas, à l’instar de l’Allemagne, reconnu
le génocide sur lequel elle est assise. Et pas reconnu du bout des doigts.
En Allemagne, les élèves consacrent une année entière du programme
d’histoire à la période nazie, et on ne leur cache rien. Ce processus,
établi depuis de longues années, a modelé l’identité européenne des citoyens
allemands. Et de toute façon, quand la Turquie aura entamé ce travail de
mémoire, les citoyens turcs enfin réconciliés avec leur mémoire, se rendront
compte, en même temps, que leur avenir se joue plus à l’est qu’à l’ouest,
que l’occidentalisation est une voie sans issue, et qu’une modernisation
ouverte sur l’orient est possible. N’oublions pas que cette possible
communauté débouche sur le Xinjiang, lequel, d’ici vingt ans, sera la porte
d’entrée à une Chine qui n’aura rien à envier à l’Europe !
Dans l’article précédemment cité, Olivier Abel, après avoir établi le
diagnostic d’une « mémoire aliénée » qui « n’est plus que la réaction à
l’autre mémoire, la place creusée en l’un par la mémoire de l’autre »,
proposait un « pardon », qu’il qualifiait lui-même d’ « expression
malheureuse ». En effet, comment pardonner un crime nié ! Peut-être
faudrait-il qu’un futur Prix Nobel de la Paix prenne l’initiative d’une
conférence internationale sur le sujet - indépendante de la question de
l’adhésion - où chacun, Grandes Puissances comprises, reconnaîtrait qui le
génocide, qui ses torts dans le dépeçage de l’empire ottoman planifié par le
traité de Sèvres, qui son indifférence coupable vis-à-vis des massacres,
sans oublier la question obscure des échanges forcés de population (« on a
dit 430000 des Turcs des Balkans contre 1350000 des Grecs anatoliens » (6)).
La France d’ailleurs n’a pas de leçon à donner au sujet de la reconnaissance
des erreurs du passé, et l’on sent à quelques signes imperceptibles un
certain regain nationaliste. C’est tel jour une loi reconnaissant les
aspects positifs de la colonisation, tel autre jour un décret instituant à
nouveau l’apprentissage obligatoire de l’hymne national, tel autre jour
l’obligation d’apprendre le français pour les candidats à la nationalité ;
c’est une banalisation dans certains médias de l’amalgame entre immigration
et délinquance, sans parler des dérapages populistes savamment calculés et
orchestrés par des conseillers en communication de tel candidat à la
fonction suprême.
La France a reconnu par une loi le génocide des Arméniens. Une telle
initiative me paraissait absurde jusqu’à ce que je me rende compte de
l’étendue et des ravages du négationnisme. Pourquoi imposer par la loi une
vérité qui devrait ne concerner que le travail des historiens ? Tout
simplement parce que, là aussi, faute de loi, c’est la loi du plus fort qui
l’emporte sur la vérité. Les intérêts turcs étant plus nombreux que les
intérêts arméniens, tous ceux qui ont de l’argent à gagner en Turquie
s’assoient sur la mémoire des victimes. Nos parlementaires ont donc eu
raison, malheureusement, de voter cette loi. Faut-il un exemple ? La Turquie
est une des destinations touristiques préférées des Français. Croyez-vous
que les éditeurs de guides touristiques en profiteraient pour faire de
l’information ? Comme les auteurs n’ont pas envie de se faire lyncher à
chaque fois qu’ils parcourent le pays pour mettre à jour leur guide, ils ne
se mouillent pas et appuient par omission ou par un flou diplomatique les
thèses négationnistes.
Dans le guide Lonely Planet (version 2001), tous les massacres étaient
présentés, comme le veut la version turque, comme des rétorsions contre des
révoltes d’Arméniens : « des protestations et des rébellions agitaient
fréquemment les Arméniens qui n’hésitaient pas à lancer des attaques
terroristes contre les édifices publics ottomans, auxquelles une répression
sanglante de la police, de l’armée et de la population répliquait
inévitablement. [...] Les actions terroristes continuant, leurs voisins
turcs et kurdes de toujours se retournèrent violemment contre eux. [...] De
nouvelles manifestations arméniennes déclenchèrent les massacres d’Adana en
avril 1909. [...] la guerre éclatant, les Arméniens étaient perçus (avec
certaines raisons) comme une « cinquième colonne » pouvant faciliter
l’avance de l’armée russe. [...] Le 20 avril 1915, les Arméniens de Van se
soulevèrent, massacrèrent les musulmans. [...] Les Arméniens qui survécurent
au cataclysme et les descendants de la diaspora ont fait porter au
gouvernement et au peuple turcs la responsabilité de la tragédie, la
qualifiant de génocide. Les Turcs ne nient pas que des massacres ont
effectivement eu lieu, mais ils nient toute volonté délibérée d’un génocide,
arguant que de nombreux Arméniens étaient des traîtres et qu’une grande
partie des pertes arméniennes furent le résultat de la guerre civile, des
maladies et de la famine, plutôt que des massacres. [...] Historiens et
pseudo historiens des deux camps se renvoient des accusations et des
démentis, contestent le chiffre réel des pertes ».
Dans la dernière version de 2005, Lonely Planet a un peu rectifié le tir,
certaines phrases choquantes sont supprimées, sans doute grâce à cette
fameuse loi et aux procès intentés par des associations arméniennes, mais le
génocide n’est toujours pas affirmé. La justice et la loi sont le dernier
rempart des plus faibles, encore faut-il que les médias relaient cette
cause. Mais la plupart des médias français appartiennent à des groupes
industriels qui ont des intérêts dans l’adhésion de la Turquie...
Tête de lance éditoriale du groupe Lagardère, le groupe Hachette est encore
plus laconique dans ses deux guides principaux. Le Guide du Routard (version
2005/2006) évacue la question en une phrase, et remplace sournoisement le
mot « génocide » par le mot « anéantis ». Le Guide Bleu (version 2004)
emporte la palme. La question y est évacuée en deux petits encadrés d’un
quart et d’une demi-page, plus une demi-phrase dans la partie historique, le
tout signé de « Thierry Zarcone, chercheur au C.N.R.S. » Voici la
demi-phrase : « la contre-offensive turque s’accompagne du massacre des
Arméniens au printemps 1915 et de déportations massives des populations
arméniennes dans le sud-est. »
Dans les encadrés, les massacres sont justifiés par des incises apparemment
anodines : « Le sultan Abdül-Hamit II, pour maintenir la cohésion
territoriale et politique de cette région de l’Anatolie orientale, lance une
répression [...] » ; et voici la seule mention dans ce guide du terme qui
fait mal : « les diasporas arméniennes [...] agissent auprès des
gouvernements en vue de la reconnaissance officielle d’un « génocide »
arménien. » Reste à savoir si une personne revendiquant son attachement au
C.N.R.S. peut affubler de guillemets et d’un article indéfini un mot dont la
véracité est reconnue par une loi. Le pic de ce parti-pris, le plus blessant
au niveau symbolique, est le gommage de toute mention de ces massacres ou du
génocide, avec ou sans guillemets, dans la chronologie, laquelle fait
pourtant 7 pages. Selon le Guide Bleu, pendant les années 1876, 1909 et
1915, il ne s’est rien passé d’important. Faut-il imputer à l’appartenance
au groupe Lagardère de la maison Hachette le contenu négationniste du Guide
Bleu ? Un simple coup de fil d’un ministre a-t-il fait glisser le devoir de
mémoire sous une pile de contrats industriels ? Une raison de plus d’en
finir radicalement avec la mainmise de l’industrie sur l’édition.
Cette façon désinvolte de renvoyer dos à dos victimes et coupables est
révoltante, de même que cette justification par une prétendue collusion avec
l’ennemi. Déjà avant 1915, des massacres en grand nombre, surtout en 1895
(300000 morts) et 1909, méritaient presque la qualification de génocide, et
Jean Jaurès, mort en 1914, avait à plusieurs reprises alerté l’opinion sur
le sujet (ce qui a sans doute poussé M. Jospin à légiférer, comme un hommage
à ce grand homme). Le Sultan Abdul-Hamid, suivi par les Jeunes-turcs, n’ont
jamais « répliqué » aux actes terroristes, mais ils les ont provoqués par
leurs massacres et leurs iniquités, et ont saisi au bond le prétexte de la
moindre révolte pour massacrer de plus belle ! On croit redécouvrir
l’argument de l’oeuf et la poule ! Si l’on en croit les auteurs du guide
Lonely Planet, il aurait donc fallu que ce peuple se laissât massacrer
jusqu’au dernier sans réagir ? Heureusement, la révolte de Van a été la
seule à permettre à une communauté d’Arméniens de se sauver, grâce à
l’arrivée des Russes, sans compter les 4200 Arméniens du Musa dag sauvés par
un bateau français. Il faut voir, dans le musée de Van, cette insupportable
vitrine exhibant des crânes humains avec pour commentaire : « victimes des
massacres perpétrés par les Arméniens ». On ne peut pas dans le cadre de cet
article démonter tous les arguments que les turcophiles ne manqueraient pas
de proposer ; rappelons brièvement que dans l’opposition des deux empires,
les Turcs eux aussi tentèrent de déstabiliser l’empire tsariste en «
incitant les populations à la révolte et distribuant de l’argent et des
armes. » (7) Dans les deux camps, à de rares exceptions près, ce fut un
échec, mais les Russes, eux, n’en profitèrent pas pour massacrer ! Enfin, ce
ne sont pas les « historiens des deux camps » qui s’opposent, mais d’un côté
les Turcs, enfermés dans une attitude négationniste intenable, et de l’autre
côté les historiens du monde entier, à quelques exceptions près, notamment
Bernard Lewis, célèbre historien américain conseiller émérite de la
politique de M. Bush (8) . Les mauvaises langues disent que les Etats-Unis
n’ont pas envie de se mettre le gouvernement turc à dos pour si peu de
chose, ayant besoin d’un soutien pour mener leurs actions militaires dans le
Moyen-Orient, dont la conséquence aura été de démontrer aux peuples arabes
qu’un dictateur laïc, c’est quand même bien mieux qu’une dictature
religieuse, bonne leçon également pour les Turcs. Le territoire turc étant
une meilleure base pour les Etats-Unis que le territoire arménien, le
génocide arménien est aimablement prié de n’avoir jamais eu lieu.
Si les Turcs s’enferment dans ce système de négation, il y a sans doute
plusieurs raisons. Leur négationnisme, d’ailleurs, pour un observateur
étranger, se contredit de lui-même, puisque dans son désir de flatter le
régime, chaque « historien » turc y va de sa stratégie, et comme le démontre
Yves Ternon, leurs démonstrations sont tellement contradictoires qu’on
pourrait caricaturer la thèse officielle par la boutade suivante : « un
peuple qui n’a jamais existé n’a jamais peuplé la Turquie, et n’y a jamais
subi ce qu’il a pourtant sacrément bien mérité ! » Premièrement, la Turquie,
quoi qu’on en dise, n’a qu’une façade démocratique. C’est un pays dirigé par
les militaires, avec des partis politiques dont le nom se drape souvent dans
un flou artistique révélateur : « parti du vrai chemin » ; « parti de la
Mère-Patrie » ; « parti de la vertu islamique » ; « parti du Bien-être » ; «
parti d’action nationaliste » ; « parti de la justice et du développement ».
À Kars et à Dogubayazit par exemple, les militaires sont visibles partout
dans la ville, avec des auto-mitrailleuses qui se déplacent dans les rues et
pointent les passants. Sous le prétexte de garder la frontière iranienne,
c’est en réalité la population kurde qu’on intimide. Les coteaux, visibles
non pas du côté de l’Iran mais depuis la route, sont couverts de slogans en
lettres énormes proclamant la fierté d’être Turc, l’amour de la patrie, etc.
Reconnaître le génocide arménien serait reconnaître une faute par rapport à
une minorité, et serait doublement gênant, puisqu’il faudrait reconnaître
que les Kurdes ont été utilisés pour massacrer les Arméniens. Deuxièmement,
la reconnaissance écornerait aussi le mythe Atatürk, puisque ce militaire
fondateur de la République est l’objet d’un culte et que la loi punit
quiconque le critique. Son infaillibilité en prendrait un sacré coup.
Troisièmement, la reconnaissance obligerait le gouvernement turc à revoir de
fond en comble l’enseignement tel qu’il est pratiqué, et à rompre avec le
bourrage de crâne nationaliste, ce qui serait scier la branche sur laquelle
le pouvoir militaire est assis. Enfin, qui dit reconnaissance du génocide
dit compensations. En plus d’avoir été assassinés, ces 800000 à 1500000
Arméniens ont été spoliés de leurs biens et de leurs terres. Il n’est pas
question de les leur rendre, mais par contre une restitution symbolique d’un
certain nombre de mètres carrés par victime permettrait à l’Arménie de
récupérer quelques terres historiques, comme la fameuse cité d’Ani, ou le
mont Ararat. Option inenvisageable, évidemment, ce serait revenir sur le
traité de Lausanne conquis en 1923 par la guerre d’indépendance de Mustapha
Kemal. Ce traité annulait le traité de Sèvres qui, en août 1920, avait
stipulé sur le papier l’indépendance de l’Arménie historique, en même temps
que d’autres clauses inapplicables et tellement humiliantes pour les Turcs
qu’elles ont justifié le regain du nationalisme.
Il faut enfin tomber le masque. Ce n’est pas être anti-musulman que de
s’opposer à l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Cet argument est
un leurre lancé, pour détourner le débat des vraies questions. Beaucoup s’y
sont laissé prendre, et les propos de l’historien Bernard Lewis sur l’Islam,
lui qui est aussi l’un des rares historiens non-Turcs à nier le génocide
arménien, jouent à peu de frais le rôle de repoussoir, comme à une autre
époque, il suffisait que M. Le Pen s’oppose à un projet pour qu’il passe, et
vice-versa. On dirait que les propos excessifs de M. de Villiers sur l’islam
ont été commandités pour empêcher tous les antiracistes de s’opposer au
projet d’adhésion. Comme pour le Traité constitutionnel, on essaie de nous
forcer la main en nous culpabilisant, en titillant notre bonne conscience,
alors que ceux qui veulent cette adhésion se gardent bien d’abattre leurs
vraies cartes. Intérêts financiers, nouveaux marchés, accès aux pipelines et
au pétrole, otanisation de l’Europe, etc. Pendant le génocide, les grandes
Puissances avaient joué avec les Jeunes-Turcs l’éternelle valse à trois
temps hypocrite des « plus jamais ça ».
Des protestations indignées poussaient à des lois qu’on faisait semblant
d’appliquer, et dès que le jeu était calmé, les massacres reprenaient de
plus belle, et ceci jusqu’au résultat actuel. Appelons cela au mieux, la
gestion médiatique de la gouvernance, toujours universellement pratiquée de
nos jours, quand un gouvernement légifère non pas en fonction des besoins du
pays, mais en fonction des sujets traités par le journal de 20h de M.
Bouygues. Les diplomates publiaient force relations des massacres, non pas
pour y mettre fin, mais pour se disculper une fois la guerre finie. L’Europe
doit à la mémoire des victimes et aux descendants des rescapés - et si
possible avant la mort des derniers rescapés encore vivants - une réparation
morale ; et cette réparation commence par un retournement historique,
l’inversion de la valse. Cette fois-ci, ne pas faire semblant d’exiger avec
désinvolture la reconnaissance de massacres qu’on qualifierait, en baissant
la voix et en catimini, de « génocide ». Ce n’est pas un point de détail
historique qui est en jeu, mais la nature démocratique d’un État, et donc de
l’Europe entière, mais le fait de savoir si l’Union Européenne est une union
politique de citoyens mus par une volonté de vérité consciente d’elle-même,
ou un hypermarché.
LIONEL LABOSSE
jeudi 13 octobre 2005
1. Les Arméniens, Histoire d’un génocide, Points Seuil
2. Les Turcs, Autrement, 1994, L’invention de l’Histoire et La mémoire
blessée.
3. Y. Ternon, Op. cit., p. 217.
4. Les Turcs, Autrement, 1994, Turcs et Arabes.
5. Y. Ternon, Op. cit., p. 349.
6. Les Turcs, Autrement, 1994, La mémoire blessée.
7. Les Turcs, Autrement 1994. Le rêve panturc, François Georgeon, p. 199.
8. Le Monde Diplomatique, Août 2005, Alain Gresh, Bernard Lewis et le gène
de l’islam
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