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Pour une solidarité des naufragés - Imposture et détournement - L'exemple arménien - L’adhésion de la Turquie à l’U.E. et la reconnaissance du génocide arménien. - La Turquie et les frontières de l'Union


« Pour une solidarité des naufragés. »
Stella Harrison, psychologue.
Revue : Epoque freudienne no 2 du 16 mars.
Posted on - 05-04-2007

Il y eut, le mercredi 17 janvier à 20 h 00, un Grand Meeting Républicain au Palais de la Mutualité à Paris, contre le négationnisme du génocide arménien, avec la participation de François Hollande , Bernard-Henri Lévy, Maître Christian Charrière Bournazel, Bâtonnier de Paris, Serge Klarsfeld, Patrick Devedjian, de Charles Aznavour. Alexis GOVCIYAN, président du CCAF, Ara KRIKORIAN, président de la FRA Dachnaktsoutioun Europe (Parti Socialiste Arménien) et vice-président du CCAF Ara TORANIAN, Rédacteur en chef des Nouvelles d’Arménie Magazine et membre du bureau du CCAF, se sont aussi exprimées.
Ce meeting Républicain s’inscrit , pouvait-on lire, « dans le cadre des actions d’information et de sensibilisation menées par le Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France (CCAF). Il vise à soutenir et encourager les sénateurs pour le vote, avant la fin des travaux parlementaires, de la proposition de loi sanctionnant la négation du génocide arménien, votée par l’Assemblée Nationale le 12 octobre 2006 »..

BHL fut enflammé. La salle, pourtant dans l’attente de l’arrivée de Charles Aznavour, était à ravir. BHL entreprit, en un tour de main, de trouver les arguments, 4, qui convainquent les esprits qui refusent l’idée d’une loi contre la négation du génocide arménien. Mais il n’en resta pas au discours et donna de sa présence. Toute la soirée il fut là. A vrai dire et cela dit, comme tous les intervenants, à l’exception de François Hollande, qui, enflammé lui-aussi, vint en personne déclarer que si le gouvernement avait refusé de transmettre le texte au Sénat de cette loi, il se re-déclarait solidaire avec celle –ci. « Le Parti Socialiste le votera lui. Il faut punir le non-respect de la loi et faire œuvre de législature. »

BHL :
1. Cette loi empêcherait l’histoire de se faire ? Absurde, répond-il. les historiens ont fait l’histoire. L’histoire est dite, c’est l’opinion des tous les historiens : il y a eu génocide des arméniens. Cela est inscrit dans les archives, il y eût génocide de 1894 à 1915. Jaurès, Péguy, Churchill, les Turcs eux-mêmes ont pu dans le passé reconnaître le génocide arménien. Des coupables en Turquie furent punis, il y eut des procès comme à Nüremberg.
Ce n’est pas que la loi dise l’Histoire. L’Histoire est dite. « le génocide arménien est une évidence pour moi », affirme t-il. La loi est faite pour pénaliser cet outrage de la mémoire du génocide.

2. On évoque l’idée d’une loi qui briderait, d’une loi corset des libertés. Absurde encore !. Ce n’est pas le législateur qui empêche le négationisme, ni les historiens de travailler. La loi Gayssot n’a jamais empêché cela, elle permet plutôt que l’on y regarde à deux fois avant de proférer outrages. L’absence de lois, aux Etats-Unis par exemple provoque deux théories : le darwinisme et le créationisme, côte-à côte.

3. On entend encore : « Mais ne va t-on pas assister à une avalanche de lois mémorielles ? » Cela, encore est absurde ; il ne s’agit pas de lois mémorielles, mais de lois qui s’appliquent à des crimes singuliers, des génocides. Il n’y en a pas tant que ça. Un, deux, trois peut-être quatre ou cinq, le génocide des juifs, des arméniens, Le Rwanda, le Darfour, le Cambodge.

3. On entend encore : « Ne va t-on pas banaliser la singularité de la Shoah ? » En effet le génocide des juifs a, répond BHL, une place à part : de par le nombre des tués, le rapport particulier à la technique. Oui, il y a là du singulier. Mais, avance t-il, même s’il existe des différences, les deux génocides se ressemblent. Hitler avait été très intéressé par l’affaire de l’Arménie. Il a réfléchi sur ce sujet. L’affaire arménienne est séminale, originaire, ce n’est pas un hasard que ce soit à propos de cette affaire qu’advint la notion de crime contre l’humanité. (Raphaël Temkins).Ce concept de génocide est venu d’une doublée réflexion sur le juifs et les arméniens. La littérature négationiste qui pullule sur Internet, de plus, et qui pue !, montre la même rhétorique que celle qui est déployée contre l’existence de la Shoah.
BHL évoque la solidarité des ébranlés.

4 Dernier argument : On peut dire : « Très bien tout cela, mais la vérité n’est-elle pas assez forte ? « Non, la vérité ne se suffit pas, toute nue. Les arméniens ont affaire à un négativisme d’Etat. Contrairement aux juifs. Puis arrive le point fort du discours, qui projettera debout toute l’assemblée : une Allemagne structurellement négationiste aurait produit quoi ? C’est ce que vivent les arméniens. Ils sont face à une Turquie négationiste. Cette position est insupportable. Nier le crime, c’est le parachever.
Toute la salle se lève, grand moment.

Patrick Devedjian , reprenant le flambeau de cette verve, se saisira des mots de BHL. dans ces moments –illusoires ?- de réchauffement du climat des cœurs : Peut-être, en effet comme le souligne Devedjian, face au génocide, après le génocide, n’y a t-il ni droite ni gauche ; mais des « naufragés solidaires », terme qu’il dit reprendre avec émotion à BHL. qui ne l’aurait presque que chuchoté.
P. Devedjian, porte voix de Nicolas Sarkozy dont l’absence décevra, poursuit de la sienne, de voix. Sur le thème de l’Allemagne, impliquée dans les deux génocides. De l’Allemagne qui n’a toujours pas reconnu l’existence du génocide arménien. PD ne s’avance pas masqué, mais marqué, enfant des marques du génocide. Cela, dira t-il , ne s’oubliera jamais. P. Devedjian dit alors que BHL a raison de se demander quelle serait la révolte des juifs si l’Ambassade d’Allemagne diffusait une propagande négationiste comme le fait la Turquie pour les arméniens. Puis il évoque la real Politik, se montre pas dupe ; les gouvernements au pouvoir craignent pour leurs intérêts, à gauche comme à droite. Cette loi pénalisant la négation du génocide, dit-il serait une loi de paix civile. Rappel alors est fait de la Turquie, qui , hier !, a menacé des compagnies d’assurance comme AXA, car Axa acceptait d’indemniser, c’est nouveau, les victimes du génocide arménien.
Puis, et mon débit à écrire ici se ralentit, je fus très touchée, excusez le pathos, des mots qui viennent, des mots de Patrick Devedjian. il fit sonner ce « Ils » d’une façon nouvelle, écoutez-le : « Je les remercie, BHL., Serge Klarsfeld. Ils sont venus incarner la solidarité entre les juifs et les arméniens. »
P. Devedjian revint sur la « vérité » de cette histoire : oui, il y a, comme le déclara BHL., dit-il, une singularité. Il s’agit d’un négationisme d’Etat. Et ce discours négationiste est exporté. Cela est pour P. Devedjian, aussi le point fort, de l’exposé de BHL. Nous vint alors cet aveu. A mon sens aveu qui doit être transmis aux sénateurs derechef, car il subvertit : Devedjian, qui se dit plutôt libéral, avoue avoir été saisi tard de cette nécessité d’une loi condamnant le négationisme du génocide arménien. C’est en prenant connaissance de la manifestation négationiste de Lyon, au printemps dernier, qu’il changea de position, alors qu’il entendit les « Loups gris » jeunes turcs, s’infiltrer dans la manifestation pour brandir ces drapeaux « il n’y a jamais eu de génocide arménien. ».

Serge Karlsfeld.
Déclare qu’il apporte un soutien total à cette cause. Oui, il y eut génocide des arméniens.
Maître Charrière-Bournazel déclara joie et honneur à être invité ce soir ; A titre personnel et comme Président de la Licra. Se dit pleinement engagé aux côtés des arméniens ce soir ; Sans cette loi se fait une « continuation générationnelle du crime de génocide. ». Maître Charrière-Bournazel rappelle qu’il fit condamner Faurissson, Dieudonné. Il se dit-lui-même : « éboueur sacré ».
« Sans le jugement la Loi n’a pas de force », dit-il avec Bernanos.

La force de cette soirée se dit en un lapsus du porte-parole de F. Bayrou , qui évoque le président de France-Israël (qu’il est), à la place du président de France-Arménie……

Imposture et détournement -
Posted on - 05-04-2007

Au 11ème siècle, en provenance des fins fonds de l’Asie, et en partant à la conquête du monde, les hordes turques Seldjoukides, puis plus tard, les turcs ottomans ont pillé et détruit toute forme de civilisation sur leur passage.
Victor Hugo disait, « le turc est passé, tout n’est que ruine et deuil »
Ils ont été arrêtés à Vienne en Autriche le 12 septembre 1683 où 70.000 Allemands, Polonais et Autrichiens luttèrent contre 140.000 Turcs de Kara Mustafa, et ce, malgré la trahison du Roi de France Louis XIV.
Solidement installés, dans les Balkans, en Asie mineure et jusqu’aux rives du Nil, pendant 6 siècles ; ils ont été rejetés de l’Europe au début du 20ème siècle, et l’empire Ottoman s’est effondré à la fin de la première guerre mondiale, noyant dans une mare de sang le peuple Arménien et vidant l’Asie mineure des populations devenues chrétiennes, qui y vivaient depuis des millénaires.
Voilà, dans un raccourci de l’histoire, ce qui s’est passé en Asie mineure depuis le 11ème siècle.
Aujourd’hui, la Turquie, dite moderne, a su mener, à l’instar des Ottomans, une politique de séduction, toute en finesse, basée sur le mensonge et le négationnisme.
Cette Turquie qui veut séduire cette Europe en voulant y être admise, de façon à terminer la conquête commencée six siècles auparavant pour mieux la dominer demain, forte de ses 100 millions de ressortissants.
Cette Turquie, qui après avoir détruit au canon ou à la dynamite, les joyaux des civilisations passées, cherche à s’approprier non seulement les chefs d’œuvres encore existants, comme elle le fait aujourd’hui avec l’église Sainte croix d’Akhtamar, mais aussi le passé de la région dont elle estime être la descendante naturelle.
Tout cela se fait sans qu’aucun historien, digne de ce nom, ne s’élève et dénonce ce détournement de Patrimoine.
Une preuve supplémentaire de ce que j’avance, se trouve en Italie, à Rome, au palais du Quirinal, où siège le Président de la république Italienne, Giorgio Napolitano.
En effet à partir du 31 mars 2007, le Palais du Quirinal, dans la fameuse salle des drapeaux, accueille une exposition appelée, tenez-vous bien, « la Turquie, 7000ans d’histoire » relatant l’histoire de la Turquie au 7ème millénaire avant JC jusqu’à la Cour Impériale de Topkapi à la fin de l’Empire Ottoman.
Les Turcs, par un tour de passe-passe, vont chercher leurs racines jusqu’aux Hittites premier peuple connu habitant en Anatolie.
7000 ans d’Histoire, mais d’histoire de qui ?
Pas un mot sur ceux qui ont vécus sur ces terres pendant des millénaires, Assyriens,Arméniens, Grecs, Romains, Byzantins.

Imaginez un instant, si les Turcs n’avaient pas été arrêtés à Vienne en Autriche, Rome serait devenue le berceau de la civilisation turque ? les grands amphithéâtres romains d’Arles, Vienne, Lyon, Nîmes, et jusqu’à Notre Dame de Paris seraient devenus les chefs d’œuvres de l’art ottoman ?

Face à cette imposture, les Arméniens de Rome ont manifesté leur étonnement et leur mécontentement auprès du Président Giorgio Napolitano qui a été abusé par la diplomatie turque.

Il a été promis aux Arméniens que dans l’exposition qui doit se déplacer plus tard à Naples, figurerons des objets d’art arméniens et qu’il en sera fait mention.

Vous aussi écrivez votre indignation à Monsieur Napolitano et posez lui la question :
7000 ans d’histoire, mais d’histoire de qui ? et dénoncez l’imposture de la Turquie.

L’adresse est facile à retenir :
Giorgio Napolitano, Président de la République Italienne,
Palais du Quirinal, Rome, Italie

De mensonges en contre vérités historiques, la Turquie ne recule devant rien.

L'exemple arménien par N. Lygeros
Posted on - 28-02-2007

Malgré la grandeur du combat de la reconnaissance du génocide des Arméniens, rares sont les membres de la diaspora qui en ont conscience.
Certes tout le monde comprend l'importance de ce constat. Certes de nombreuses personnes de la communauté savent que ce combat est nécessaire.
Seulement dans la plupart des cas, les Arméniens ne réalisent pas qu'ils constituent un exemple pour d'autres peuples qui sont eux-mêmes à la recherche d'une reconnaissance. La réalité d'un évènement n'est pas mise en doute mais elle ne suffit pas pour le transformer en crime contre l'humanité et encore moins en un génocide. Cette approche nous permet de comprendre qu'un génocide n'est pas un fait mais un résultat. Son existence dépend de la reconnaissance. L'exemple arménien montre que l'existence d'un évènement ne suffit pas. Il est possible que tout un peuple connaisse cet évènement sans que cela soit suffisant. En effet si des instances remettent en cause cette existence, il faut qu'un peuple tout entier le prouve. Certes cela semble vain de prouver une évidence mais l'absence de preuve annule l'existence.
L'histoire ne suffit pas. Elle a besoin de l'avenir. Si le peuple arménien abandonne son combat alors le génocide n'existera plus. L'exemple arménien démontre que l'existence n'est pas importante en soi mais par sa durée. En d'autres termes nous sommes responsables de notre passé. Cet apport est radicalement différent de celui de l'existence de l'Holocauste. Le procès de Nuremberg a provoqué un changement de phase qui n'existe pas ou du moins pas encore dans le cas arménien. Cette absence qui représente bien sûr une difficulté pour la reconnaissance du génocide des Arméniens a transformé la cause arménienne en exemple générique. La réussite de l'approche arménienne constitue une sorte de jurisprudence formelle dans le domaine des droits de l'homme. Cela crée donc le concept d'un exemple à suivre. Ainsi la cause arménienne n'est pas seulement responsable de son passé mais aussi de l'avenir des autres causes. La cause arménienne n'est donc pas unique mais générique. Elle ne l'est pas par le nombre de victimes mais par la stratégie adoptée pour prouver l'acte de barbarie que constitue le génocide. Bien souvent les peuples blessés par un génocide se trouvent désemparés devant l'incrédulité de l'indifférence. Certains même les accusent d'avoir des objectifs politiques et que leurs revendications ne sont qu'un prétexte. Un exemple de ce type est le cas ukrainien. Seulement la justice de la cause humaine transcende ces stratagèmes. L'exemple arménien montre que la cause peut mettre en place des outils performants pour mettre en défaut les fanatiques de l'oubli. Le peuple arménien, même s'il ne saisit pas la grandeur de sa cause, doit comprendre l'ampleur de son rôle. La responsabilité de l'exemple arménien déborde hors du cadre arménien car elle appartient à l'humanité.
N. Lygeros

L’adhésion de la Turquie à l’U.E. et la reconnaissance du génocide arménien.
Posted on - 24-03-2006

Même si elle se résolvait à une reconnaissance pleine et entière du génocide arménien, la Turquie gagnerait plus à s’ouvrir à l’est qu’à l’ouest.

Un récent voyage dans l’est de la Turquie aura surtout été l’occasion de consolider mon opinion sur l’adhésion de ce pays à l’Union Européenne, en la passant au crible de la négation institutionnelle du génocide arménien. Il a fallu qu’un ami glisse dans mon sac de voyage l’ouvrage de référence d’Yves Ternon pour que, prenant connaissance de ces massacres sur les lieux-mêmes où ils ont été commis , je me rende compte de l’étendue du problème. La reconnaissance du génocide ne doit pas être considérée comme un préalable ou une monnaie d’échange qui se prêteraient à des marchandages ; le négationnisme est un voile noir posé sur le peuple turc et la Turquie tout entière, voile révélateur d’un régime qui, tout laïc qu’il est, n’a de démocratique que la façade. Ce n’est qu’une fois ce voile ôté — processus long et douloureux — que la Turquie pourrait postuler à l’Union Européenne. Cette révolution culturelle adviendrait-elle, de toute façon, abstraction faite de la question du négationnisme, l’adhésion à l’U.E. ne me semble pas la meilleure destinée pour la Turquie.

Ignacio Ramonet déclarait dans son éditorial du Monde Diplomatique de décembre 2004 : « Il faudra aussi qu’Ankara reconnaisse le génocide des Arméniens de 1915. » On ne se débarrassera pas de la question du négationnisme par une simple phrase, et aussi bien le « il faudra » que le « aussi » sont malheureux. On s’était indigné de la fameuse phrase de M. Le Pen assimilant le génocide juif à un « détail » de l’histoire, mais un trop grand nombre d’intellectuels persistent à se comporter comme si le génocide arménien était un détail qu’il suffirait de mentionner au détour d’un alinéa pour s’en laver les mains. J’assure que je n’ai rien a priori contre les Turcs, rien de plus que je n’aurais contre des Allemands qui n’auraient pas encore reconnu le génocide juif. Je ne voudrais pas d’eux dans la même communauté que la mienne, voilà tout, et il me semblerait immoral que la reconnaissance de ce génocide dépende de tractations pour obtenir un avantage politique et commercial. Si je résume la situation actuelle, la reconnaissance est l’objet d’une discussion de marchands de tapis. Au lieu de s’humilier d’un crime passé, on cherche à transformer à nouveau les victimes arméniennes en un paillasson sur lequel s’essuyer les pieds pour accéder à un avenir plus prometteur.

Ce ne sont pas les Turcs qui sont responsables de la négation du génocide, c’est l’État turc, c’est la mainmise de l’armée sur la politique et l’éducation, et les responsables politico-militaires turcs ont beau jeu de faire passer les arguments des opposants à l’adhésion pour des insultes au peuple turc. Olivier Abel évoque à propos du kémalisme, un « système pédagogique et militaire » et une « religion laïque, avec ses fêtes et ses liturgies », tandis qu’Étienne Copeaux évoquait un « coup d’État en Histoire » datant de l’époque où Atatürk avait fait des Turcs les précurseurs de toute civilisation, de toute langue, ayant tout apporté aux Égyptiens comme aux Européens ! Le nouveau code pénal entré en vigueur en juin 2005 pour séduire l’Europe, a conservé l’article 305 qui prévoit jusqu’à 10 ans de prison pour les personnes reconnaissant le génocide ou contestant la présence de l’armée turque à Chypre. Cela signifie qu’il y a en Turquie des intellectuels turcs courageux et honnêtes, mais qu’on les empêche de s’exprimer. Par exemple, une conférence prévue à Istanbul en mai 2005 a été annulée en vertu de cette loi, et l’écrivain Orhan Pamuk a été poursuivi pour avoir reconnu le génocide dans une interview.

Jusqu’à présent, j’étais plutôt opposé à cette adhésion, non pour des raisons de religion, au contraire, mais pour des raisons géopolitiques. Je dis plutôt opposé, car si cela finissait par se faire, ce ne serait pas un drame, loin de là, et je ne nie pas qu’il y aurait de nombreuses conséquences positives. Le premier pays musulman du monde reconnaissant, et même célébrant (d’ici vingt ans, cette innovation sera sans doute généralisée) des mariages entre personnes de même sexe, vous pensez ! Ce serait plutôt dommage, car il existe, pour les Turcs eux-mêmes, et pour l’équilibre du monde entier, de meilleures solutions. Ce point excepté, j’apprécie beaucoup la culture turque, comme j’apprécie la culture brésilienne, burkinabé ou vénézuélienne, ce qui ne m’empêcherait pas de m’opposer, le cas échéant, aux velléités de ces pays d’adhérer à l’U.E.. Au point de vue de l’islam, il y a des raisons de penser que l’adhésion de la Turquie permettrait à ce grand pays musulman de poursuivre sa modernisation. Actuellement, sur le plan des mœurs, on observe un décalage entre la Turquie cosmopolite et touristique de l’ouest, et les régions désertiques du centre, du sud et de l’est, qu’elles soient peuplées de Turcs ou de Kurdes. La pratique religieuse y est souvent plus présente, même si cela ne va jamais jusqu’à l’excès qu’on peut observer dans d’autres pays musulmans, et avec elle la négation du corps. La télévision turque a beau montrer les images des plages de l’ouest, avec filles ou garçons en maillot de bains, on dirait qu’on n’est pas dans le même pays, et dans une ville comme Diyarbakir, de deux millions d’habitants, vous ne croiserez aucun humain de plus de 15 ans qui montre plus que ses avant-bras, par 40 degrés. Il est encore inconcevable pour un esprit turc ou kurde d’exister sans être marié ; ne parlons pas d’être mère célibataire. Le mariage arrangé, parfois décidé dans l’enfance, est une coutume vivace dans ces contrées, ainsi que le « crime d’honneur », en cas de divorce. Les droits accordés aux femmes dès le début de la république turque, droit de divorce, droit de vote (10 ans avant la France), restent symboliques, et le contrôle social fait son office ; il est impossible de se singulariser.

L’alcool n’est interdit nulle part, mais n’est en vente que dans certaines boutiques et certains restaurants disposant d’une licence. De ce fait, les lieux où l’on peut consommer de l’alcool dans ces régions conservatrices sont souvent des lieux de prostitution. Quand on s’affranchit d’un interdit, autant en profiter pour s’affranchir des autres ! On ne change pas une société par décret, mais par un long travail éducatif. Le symbole de ce divorce entre une réalité têtue et ce désir forcené d’être européen peut se trouver au coin de notre rue, en France, dans ces multiples boutiques qui n’ont pas peur d’afficher des « sandwiches grecs » avec de la « viande halal » (observé au 13, rue Ordener à Paris par exemple). Que ce soit bien clair : ce retard n’est pas imputable à l’islam en tant que tel, mais à une tradition de contrôle social, et la Turquie ne devrait pas avoir besoin de l’Europe pour évoluer sur ce point. Le même profil social passéiste se trouve en Géorgie ou en Arménie, pays majoritairement chrétiens, et où en l’absence de pluralisme politique, la religion a souvent été, plus qu’une spiritualité, le point d’ancrage national.

J’ai ressenti, en parcourant la Turquie, la même impression qu’en Syrie ou en Jordanie, d’un peuple relégué au XIXe siècle, parce que son gouvernement ne sait pas trop comment accéder à la modernité technique sans prendre le risque de la modernité culturelle. Pas ou très peu de sports, de cinémas, de théâtres, aucun lieu de divertissement pour les jeunes. J’ai pour ma part depuis longtemps fait la distinction dans mes voyages entre les pays qui se caractérisaient par l’insupportable absence de tout lieu où les jeunes non mariés puissent se réunir discrètement à l’abri du contrôle social, et les pays où les passants n’ont pas de caméras dans les yeux, où un flic ne sommeille pas dans chaque passant ; où l’état de « célibataire » n’inspire pas la défiance.

L’adhésion à l’Union Européenne permettrait sans doute de favoriser la même évolution que l’Europe a connue dans les cinquante dernières années. Reste à savoir si cela n’entraînerait pas une réaction tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. À l’intérieur, comment réagiraient les partis islamistes plus ou moins radicaux à l’instauration de statuts de concubinage, de pacs, voire d’unions officielles de personnes de même sexe ? Au point de vue extérieur, est-ce que cet exemple d’un pays musulman acceptant ces « perversions » occidentales ne servirait pas au contraire de repoussoir ? Le ressentiment des pays arabes anciennement colonisés par les Ottomans pourrait resurgir. Ce ressentiment a une double raison d’être. D’une part la domination ottomane. D’autre part, lors de la chute de l’Empire ottoman, la volonté des Turcs de se démarquer à tout prix du monde arabe et de s’occidentaliser, jusqu’à épurer la langue turque non seulement de l’alphabet mais du vocabulaire arabe et persan. Pendant la Première Guerre mondiale, le 23 novembre 1914, le Sultan proclamait le djihad - la guerre sainte - et appelait les musulmans du monde entier à se soulever contre les infidèles, à constituer des bandes régulières et irrégulières et à massacrer les chrétiens. En mars 1917, le chérif de La Mecque déclarait « la guerre sainte contre l’oppresseur turc » (3) . Henri Laurens résumait la situation en ces termes : « L’affirmation que la nouvelle Turquie fait partie de l’Europe rejette les Arabes vers l’Orient : la notion de monde arabe se substitue à celle de monde musulman. » (4) Encore ne parlait-il que d’une Europe symbolique, et non de l’adhésion à l’U.E.

En agrégeant la Turquie à l’U.E., ne risque-t-on pas d’accentuer le « choc des civilisations » ? La géopolitique n’est pas une science sûre, et seule une voyante extralucide pourrait dire si cette adhésion d’un pays à 90 % musulman à une communauté qui prône et protège le divorce et l’homosexualité, l’alcool et le jeu, va contribuer à libéraliser les mœurs ou au contraire exacerber les rancœurs. Si c’était la version optimiste qui l’emportait, alors quel dommage, pour une fois qu’un pays musulman prend résolument la voie de la démocratie et du respect des droits de l’homme, de l’agréger à l’Europe plutôt que de l’ériger en guide des autres pays musulmans ! C’est le même principe qui, au niveau individuel, phagocyte les meilleurs étudiants des pays pauvres, les meilleurs ingénieurs, les meilleurs médecins, les meilleurs chercheurs. Le progrès des civilisations est-il ce gigantesque sablier qui laisse passer irrémédiablement, grain à grain, hommes ou pays, du Sud au Nord, sans espoir de retour ?

La Turquie entretient des relations tendues avec la plupart de ses voisins. Les tensions avec la Grèce sont connues, depuis les vues sur les îles de la mer Égée, le conflit de Chypre, l’ « échange de population » des Grecs d’Anatolie. Il faut rappeler en 1989 l’épisode de la « bulgarisation », où 350000 Turcs de Bulgarie avaient été chassés.

Quant à l’Arménie, les deux États se regardent toujours en chiens de faïence depuis le conflit du Haut-Karabagh (1991-1994), qui avait proclamé son indépendance par rapport à l’Azerbaïdjan, et dont le statut n’est toujours pas fixé. Pour l’Iran, l’Irak et la Syrie, les passages de frontière sont réglementés de façon draconienne, les frontières sont minées, ce qui n’empêche pas le trafic, notamment pour l’essence, chère en Turquie. Il faut voir les files ininterrompues de véhicules à 200 km de l’Iran, contrôlés par les militaires, pour comprendre l’ampleur du problème. Une grande partie du commerce se fait en contrebande. Dans les villages, on rencontre des amputés à cause des mines, et 60 chauffeurs auraient déjà trouvé la mort en Irak ; les Turcs étant accusés d’approvisionner les Américains. La Turquie, évidemment, ne gagne pas en popularité dans les pays arabes et auprès des foules musulmanes par son soutien stratégique aux Etats-Unis et son appartenance à l’OTAN. L’adhésion à l’U.E. n’aggraverait-elle pas cet état de fait ?

Quant aux voisins de l’intérieur, les Kurdes, la détestation est réciproque, et les Kurdes rencontrés, de Diyarbekir à Kars, ne se gênent guère pour le dire. Pour l’instant c’est le gouvernement turc qui est du côté du manche, et il aurait volontiers utilisé les Arméniens pour massacrer les Kurdes, comme les Jeunes-Turcs employèrent les Kurdes pour massacrer les Arméniens. Malheureusement, pour paraphraser une phrase célèbre, il n’y avait plus de peuple disponible pour massacrer les Kurdes ! Mais les Turcs se moquent aussi volontiers des Lazes, autre minorité du nord-est sur laquelle circulent des blagues comme entre Belges et Français. Ne nous illusionnons pas : s’il se créait jamais un État kurde, cet État aurait peu de chances d’être une démocratie. Disons que les programmes scolaires de la Turquie, pas plus que ceux des trois autres pays à minorité kurde, ne mettent au premier plan l’apprentissage de l’esprit critique. Est-ce le cas de l’Arménie indépendante ? Pour savoir ce qui se passe quand une minorité se retrouve du côté du manche, on consultera avec profit le site de l’Association des Gais et Lesbiennes Arméniens : www.agla.info. Le 9 avril 2003, le CCAF (Conseil de Coordination des Organisations Arméniennes de France) a rejeté la demande d’adhésion d’AGLA France par 11 voix contre 8. Pendant ce temps, l’Arménie est la proie d’un délire homophobe politico-médiatique. L’Arménie est imprégnée d’une religion qui, quant à l’homophobie, n’a rien à envier à l’islam.

C’est à la lumière de ces constatations qu’il faut examiner la question de l’adhésion de la Turquie. Un citoyen naïf pourrait se demander pourquoi ce pays qui a été le cœur d’un empire étendu surtout sur ses frontières orientales, sous les dynasties seldjoukide et ottomane, sans parler de l’empire turco-mongol de Gengis-Khan et Tamerlan, et qui a des liens linguistiques avec un peuple établi dans toute l’Asie jusqu’au Xinjiang chinois, connu pour avoir exploité la Route de la soie ; pourquoi ce pays s’allierait avec une communauté qui lui a surtout fait subir une colonisation économique. Si l’Union Européenne acceptait la Turquie, pays à 90 % musulman, alors pourquoi ne pas intégrer la Syrie, la Jordanie, le Liban ou l’Égypte, dont les minorités chrétiennes n’ont jamais été persécutées, sans oublier Israël ? Puis les pays du Maghreb, avec lesquels l’Europe a de forts liens historiques et géographiques ? Gibraltar vaut bien les Dardanelles ! L’absurdité de la question saute aux yeux pour ces pays, alors pourquoi ne saute-t-elle pas aux yeux à propos de la Turquie ? Parce que la limite géographique de l’Europe n’a jamais été fixe, et que de nombreuses raisons historiques peuvent tout à fait justifier l’inclusion de la Turquie dans le continent européen, de même que l’Arménie et la Géorgie. Mais des raisons plus nombreuses encore la rattachent au continent asiatique, au premier rang desquelles l’origine de ses peuples actuels et de leurs langues.

L’affrontement de trois méga-blocs ne laisse pas augurer un avenir radieux pour la planète. Le monde ne se limite pas aux États-Unis d’Amérique, à la Chine et à l’Europe, mais à un équilibre plus subtil entre ces blocs, augmentés de pays qui se suffisent à eux-mêmes, l’Inde et la Russie, et d’autres blocs émergents de taille moyenne. De nombreuses voix s’élèvent pour dire que l’Union Européenne a déjà dépassé la taille critique au-delà de laquelle le contrôle démocratique n’est plus gérable, et laisse la voie libre aux manipulations des pouvoirs industriels et financiers, appuyés par de puissants groupes médiatiques. Le débat sur le Traité constitutionnel a montré le décalage entre cette oligarchie et les peuples . Plus la communauté s’étendra, plus la voix d’un citoyen perdra proportionnellement de poids, plus la voix des multinationales en gagnera. Un tel bloc est en constitution en Amérique du Sud, un autre en Asie du sud-est ; la Libye s’efforce difficilement d’en constituer un en Afrique. Un bloc situé aux confins du monde arabe et de l’Asie centrale est souhaitable. Plutôt que de postuler pour être à la traîne de l’Europe, pourquoi la Turquie ne cherche-t-elle pas à guérir les plaies du passé, à l’instar de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne, et à se constituer en éclaireur d’une communauté dont le cœur serait l’ancienne Route de la soie ? Cette communauté échapperait à la fois au spectre de l’islamisme - elle pourrait agréger la Géorgie et l’Arménie et des pays de majorité sunnite et chiite - et au spectre du panturquisme, en agrégeant progressivement aussi bien des pays de langue arabe, persane, turque ou autre. De plus, les Kurdes, disséminés principalement sur quatre pays (Turquie, Iran, Irak, Syrie), se verraient enfin regroupés dans une entité supra-nationale, ce qui contribuerait à améliorer leur statut, plutôt que de dresser une barrière supplémentaire entre les Kurdes de Turquie et les autres. Un tel projet a d’ailleurs un début de réalisation, avec la création récente du GUUAM, qui vise à permettre à certains de ces pays de quitter la Communauté des Etats Indépendants et la sphère d’influence russe. Plutôt que d’être à la traîne de l’Europe, la Turquie serait à l’avant-garde d’un monde arabo-musulman qui a bien besoin d’une avant-garde, et ce d’autant plus que dans la perspective de la fin annoncée du pétrole, la Turquie a des arguments économiques plus solides que les États qui vivent sur la rente pétrolière. Évidemment cela paraît impossible, en dépit de certains signes de rapprochement (accueil d’étudiants ; abandon de l’alphabet cyrillique pour la plupart des anciennes républiques soviétiques, pour l’alphabet latin ou arabe) ; mais une fois que les « élites intellectuelles » d’Istanbul auront cessé de rêver à l’Europe, bien des obstacles imaginaires tomberont, et les choses se feront d’elles-mêmes, grâce aux nombreux échanges d’étudiants, au tourisme et au commerce, qui se font pour l’instant de façon informelle. Le panturquisme, de plus, est grevé par son ancrage historique à l’extrême droite, et dans ce pays où l’Histoire est à la botte des militaires, il est difficile de remuer le passé.

On touche là au grand problème des Turcs et de la Turquie : rompre avec le passé, faire amende honorable. Il semble que cela soit plus facile avec l’Europe qu’avec les peuples ayant souffert dans leur mémoire nationale d’une domination turque, ce qui est étonnant car les Turcs ont été injustement humiliés par les Européens après la Première Guerre mondiale, lors de ce qu’on a appelé le dépeçage de l’Empire ottoman. À mon avis les peuples seraient prêts à toutes les réconciliations, malheureusement les dirigeants de la Turquie ne traitent pas avec les peuples européens, mais avec les dirigeants des peuples, et pour ceux-ci, la mémoire est toujours soluble dans l’argent. Ils sont les dignes descendants des responsables des grandes Puissances, qui fermèrent les yeux sur le génocide arménien au bénéfice des intérêts capitalistes.

Les idéaux de réconciliation franco-allemande qui présidèrent à la création de l’Union Européenne, et la bonne gestion par l’Allemagne de la mémoire de sa période nazie, cela ne sert plus de modèle pour les hommes d’affaires qui dirigent désormais l’Union Européenne en lieu et place des peuples. Aujourd’hui, ils seraient prêts à accepter dans la Communauté, au nom des peuples, une Allemagne qui qualifierait le génocide juif de regrettable massacre en rétorsion de provocations et de révoltes dans les ghettos - le fameux « détail ». Cette Allemagne qui heureusement n’existe pas, c’est la Turquie. Le 18 juin 1987, pourtant, le Parlement européen avait stipulé que : « le refus de l’actuel gouvernement turc de reconnaître le génocide commis autrefois contre le peuple arménien par le gouvernement « jeunes-turcs » [...] constituent [avec d’autres griefs] des obstacles incontournables à l’examen d’une éventuelle adhésion de la Turquie à la Communauté » (5) . Cela était clair et net, mais les autres griefs étant sur le point de tomber, pourquoi passer outre la reconnaissance du génocide, ou du moins la reléguer à un simple détail technique, et au nom de quels intérêts ? Les mêmes que ceux qui ont présidé à l’élaboration d’une constitution d’inspiration libérale ? S’il y a encore un peuple en Europe, il doit taper sur la table et rappeler sa présence à l’aubergiste ! La Turquie ne peut pas frapper à la porte tant qu’elle n’a pas, à l’instar de l’Allemagne, reconnu le génocide sur lequel elle est assise. Et pas reconnu du bout des doigts. En Allemagne, les élèves consacrent une année entière du programme d’histoire à la période nazie, et on ne leur cache rien. Ce processus, établi depuis de longues années, a modelé l’identité européenne des citoyens allemands. Et de toute façon, quand la Turquie aura entamé ce travail de mémoire, les citoyens turcs enfin réconciliés avec leur mémoire, se rendront compte, en même temps, que leur avenir se joue plus à l’est qu’à l’ouest, que l’occidentalisation est une voie sans issue, et qu’une modernisation ouverte sur l’orient est possible. N’oublions pas que cette possible communauté débouche sur le Xinjiang, lequel, d’ici vingt ans, sera la porte d’entrée à une Chine qui n’aura rien à envier à l’Europe !

Dans l’article précédemment cité, Olivier Abel, après avoir établi le diagnostic d’une « mémoire aliénée » qui « n’est plus que la réaction à l’autre mémoire, la place creusée en l’un par la mémoire de l’autre », proposait un « pardon », qu’il qualifiait lui-même d’ « expression malheureuse ». En effet, comment pardonner un crime nié ! Peut-être faudrait-il qu’un futur Prix Nobel de la Paix prenne l’initiative d’une conférence internationale sur le sujet - indépendante de la question de l’adhésion - où chacun, Grandes Puissances comprises, reconnaîtrait qui le génocide, qui ses torts dans le dépeçage de l’empire ottoman planifié par le traité de Sèvres, qui son indifférence coupable vis-à-vis des massacres, sans oublier la question obscure des échanges forcés de population (« on a dit 430000 des Turcs des Balkans contre 1350000 des Grecs anatoliens » (6)).

La France d’ailleurs n’a pas de leçon à donner au sujet de la reconnaissance des erreurs du passé, et l’on sent à quelques signes imperceptibles un certain regain nationaliste. C’est tel jour une loi reconnaissant les aspects positifs de la colonisation, tel autre jour un décret instituant à nouveau l’apprentissage obligatoire de l’hymne national, tel autre jour l’obligation d’apprendre le français pour les candidats à la nationalité ; c’est une banalisation dans certains médias de l’amalgame entre immigration et délinquance, sans parler des dérapages populistes savamment calculés et orchestrés par des conseillers en communication de tel candidat à la fonction suprême.

La France a reconnu par une loi le génocide des Arméniens. Une telle initiative me paraissait absurde jusqu’à ce que je me rende compte de l’étendue et des ravages du négationnisme. Pourquoi imposer par la loi une vérité qui devrait ne concerner que le travail des historiens ? Tout simplement parce que, là aussi, faute de loi, c’est la loi du plus fort qui l’emporte sur la vérité. Les intérêts turcs étant plus nombreux que les intérêts arméniens, tous ceux qui ont de l’argent à gagner en Turquie s’assoient sur la mémoire des victimes. Nos parlementaires ont donc eu raison, malheureusement, de voter cette loi. Faut-il un exemple ? La Turquie est une des destinations touristiques préférées des Français. Croyez-vous que les éditeurs de guides touristiques en profiteraient pour faire de l’information ? Comme les auteurs n’ont pas envie de se faire lyncher à chaque fois qu’ils parcourent le pays pour mettre à jour leur guide, ils ne se mouillent pas et appuient par omission ou par un flou diplomatique les thèses négationnistes.

Dans le guide Lonely Planet (version 2001), tous les massacres étaient présentés, comme le veut la version turque, comme des rétorsions contre des révoltes d’Arméniens : « des protestations et des rébellions agitaient fréquemment les Arméniens qui n’hésitaient pas à lancer des attaques terroristes contre les édifices publics ottomans, auxquelles une répression sanglante de la police, de l’armée et de la population répliquait inévitablement. [...] Les actions terroristes continuant, leurs voisins turcs et kurdes de toujours se retournèrent violemment contre eux. [...] De nouvelles manifestations arméniennes déclenchèrent les massacres d’Adana en avril 1909. [...] la guerre éclatant, les Arméniens étaient perçus (avec certaines raisons) comme une « cinquième colonne » pouvant faciliter l’avance de l’armée russe. [...] Le 20 avril 1915, les Arméniens de Van se soulevèrent, massacrèrent les musulmans. [...] Les Arméniens qui survécurent au cataclysme et les descendants de la diaspora ont fait porter au gouvernement et au peuple turcs la responsabilité de la tragédie, la qualifiant de génocide. Les Turcs ne nient pas que des massacres ont effectivement eu lieu, mais ils nient toute volonté délibérée d’un génocide, arguant que de nombreux Arméniens étaient des traîtres et qu’une grande partie des pertes arméniennes furent le résultat de la guerre civile, des maladies et de la famine, plutôt que des massacres. [...] Historiens et pseudo historiens des deux camps se renvoient des accusations et des démentis, contestent le chiffre réel des pertes ».

Dans la dernière version de 2005, Lonely Planet a un peu rectifié le tir, certaines phrases choquantes sont supprimées, sans doute grâce à cette fameuse loi et aux procès intentés par des associations arméniennes, mais le génocide n’est toujours pas affirmé. La justice et la loi sont le dernier rempart des plus faibles, encore faut-il que les médias relaient cette cause. Mais la plupart des médias français appartiennent à des groupes industriels qui ont des intérêts dans l’adhésion de la Turquie...

Tête de lance éditoriale du groupe Lagardère, le groupe Hachette est encore plus laconique dans ses deux guides principaux. Le Guide du Routard (version 2005/2006) évacue la question en une phrase, et remplace sournoisement le mot « génocide » par le mot « anéantis ». Le Guide Bleu (version 2004) emporte la palme. La question y est évacuée en deux petits encadrés d’un quart et d’une demi-page, plus une demi-phrase dans la partie historique, le tout signé de « Thierry Zarcone, chercheur au C.N.R.S. » Voici la demi-phrase : « la contre-offensive turque s’accompagne du massacre des Arméniens au printemps 1915 et de déportations massives des populations arméniennes dans le sud-est. »

Dans les encadrés, les massacres sont justifiés par des incises apparemment anodines : « Le sultan Abdül-Hamit II, pour maintenir la cohésion territoriale et politique de cette région de l’Anatolie orientale, lance une répression [...] » ; et voici la seule mention dans ce guide du terme qui fait mal : « les diasporas arméniennes [...] agissent auprès des gouvernements en vue de la reconnaissance officielle d’un « génocide » arménien. » Reste à savoir si une personne revendiquant son attachement au C.N.R.S. peut affubler de guillemets et d’un article indéfini un mot dont la véracité est reconnue par une loi. Le pic de ce parti-pris, le plus blessant au niveau symbolique, est le gommage de toute mention de ces massacres ou du génocide, avec ou sans guillemets, dans la chronologie, laquelle fait pourtant 7 pages. Selon le Guide Bleu, pendant les années 1876, 1909 et 1915, il ne s’est rien passé d’important. Faut-il imputer à l’appartenance au groupe Lagardère de la maison Hachette le contenu négationniste du Guide Bleu ? Un simple coup de fil d’un ministre a-t-il fait glisser le devoir de mémoire sous une pile de contrats industriels ? Une raison de plus d’en finir radicalement avec la mainmise de l’industrie sur l’édition.

Cette façon désinvolte de renvoyer dos à dos victimes et coupables est révoltante, de même que cette justification par une prétendue collusion avec l’ennemi. Déjà avant 1915, des massacres en grand nombre, surtout en 1895 (300000 morts) et 1909, méritaient presque la qualification de génocide, et Jean Jaurès, mort en 1914, avait à plusieurs reprises alerté l’opinion sur le sujet (ce qui a sans doute poussé M. Jospin à légiférer, comme un hommage à ce grand homme). Le Sultan Abdul-Hamid, suivi par les Jeunes-turcs, n’ont jamais « répliqué » aux actes terroristes, mais ils les ont provoqués par leurs massacres et leurs iniquités, et ont saisi au bond le prétexte de la moindre révolte pour massacrer de plus belle ! On croit redécouvrir l’argument de l’oeuf et la poule ! Si l’on en croit les auteurs du guide Lonely Planet, il aurait donc fallu que ce peuple se laissât massacrer jusqu’au dernier sans réagir ? Heureusement, la révolte de Van a été la seule à permettre à une communauté d’Arméniens de se sauver, grâce à l’arrivée des Russes, sans compter les 4200 Arméniens du Musa dag sauvés par un bateau français. Il faut voir, dans le musée de Van, cette insupportable vitrine exhibant des crânes humains avec pour commentaire : « victimes des massacres perpétrés par les Arméniens ». On ne peut pas dans le cadre de cet article démonter tous les arguments que les turcophiles ne manqueraient pas de proposer ; rappelons brièvement que dans l’opposition des deux empires, les Turcs eux aussi tentèrent de déstabiliser l’empire tsariste en « incitant les populations à la révolte et distribuant de l’argent et des armes. » (7) Dans les deux camps, à de rares exceptions près, ce fut un échec, mais les Russes, eux, n’en profitèrent pas pour massacrer ! Enfin, ce ne sont pas les « historiens des deux camps » qui s’opposent, mais d’un côté les Turcs, enfermés dans une attitude négationniste intenable, et de l’autre côté les historiens du monde entier, à quelques exceptions près, notamment Bernard Lewis, célèbre historien américain conseiller émérite de la politique de M. Bush (8) . Les mauvaises langues disent que les Etats-Unis n’ont pas envie de se mettre le gouvernement turc à dos pour si peu de chose, ayant besoin d’un soutien pour mener leurs actions militaires dans le Moyen-Orient, dont la conséquence aura été de démontrer aux peuples arabes qu’un dictateur laïc, c’est quand même bien mieux qu’une dictature religieuse, bonne leçon également pour les Turcs. Le territoire turc étant une meilleure base pour les Etats-Unis que le territoire arménien, le génocide arménien est aimablement prié de n’avoir jamais eu lieu.

Si les Turcs s’enferment dans ce système de négation, il y a sans doute plusieurs raisons. Leur négationnisme, d’ailleurs, pour un observateur étranger, se contredit de lui-même, puisque dans son désir de flatter le régime, chaque « historien » turc y va de sa stratégie, et comme le démontre Yves Ternon, leurs démonstrations sont tellement contradictoires qu’on pourrait caricaturer la thèse officielle par la boutade suivante : « un peuple qui n’a jamais existé n’a jamais peuplé la Turquie, et n’y a jamais subi ce qu’il a pourtant sacrément bien mérité ! » Premièrement, la Turquie, quoi qu’on en dise, n’a qu’une façade démocratique. C’est un pays dirigé par les militaires, avec des partis politiques dont le nom se drape souvent dans un flou artistique révélateur : « parti du vrai chemin » ; « parti de la Mère-Patrie » ; « parti de la vertu islamique » ; « parti du Bien-être » ; « parti d’action nationaliste » ; « parti de la justice et du développement ». À Kars et à Dogubayazit par exemple, les militaires sont visibles partout dans la ville, avec des auto-mitrailleuses qui se déplacent dans les rues et pointent les passants. Sous le prétexte de garder la frontière iranienne, c’est en réalité la population kurde qu’on intimide. Les coteaux, visibles non pas du côté de l’Iran mais depuis la route, sont couverts de slogans en lettres énormes proclamant la fierté d’être Turc, l’amour de la patrie, etc. Reconnaître le génocide arménien serait reconnaître une faute par rapport à une minorité, et serait doublement gênant, puisqu’il faudrait reconnaître que les Kurdes ont été utilisés pour massacrer les Arméniens. Deuxièmement, la reconnaissance écornerait aussi le mythe Atatürk, puisque ce militaire fondateur de la République est l’objet d’un culte et que la loi punit quiconque le critique. Son infaillibilité en prendrait un sacré coup. Troisièmement, la reconnaissance obligerait le gouvernement turc à revoir de fond en comble l’enseignement tel qu’il est pratiqué, et à rompre avec le bourrage de crâne nationaliste, ce qui serait scier la branche sur laquelle le pouvoir militaire est assis. Enfin, qui dit reconnaissance du génocide dit compensations. En plus d’avoir été assassinés, ces 800000 à 1500000 Arméniens ont été spoliés de leurs biens et de leurs terres. Il n’est pas question de les leur rendre, mais par contre une restitution symbolique d’un certain nombre de mètres carrés par victime permettrait à l’Arménie de récupérer quelques terres historiques, comme la fameuse cité d’Ani, ou le mont Ararat. Option inenvisageable, évidemment, ce serait revenir sur le traité de Lausanne conquis en 1923 par la guerre d’indépendance de Mustapha Kemal. Ce traité annulait le traité de Sèvres qui, en août 1920, avait stipulé sur le papier l’indépendance de l’Arménie historique, en même temps que d’autres clauses inapplicables et tellement humiliantes pour les Turcs qu’elles ont justifié le regain du nationalisme.

Il faut enfin tomber le masque. Ce n’est pas être anti-musulman que de s’opposer à l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Cet argument est un leurre lancé, pour détourner le débat des vraies questions. Beaucoup s’y sont laissé prendre, et les propos de l’historien Bernard Lewis sur l’Islam, lui qui est aussi l’un des rares historiens non-Turcs à nier le génocide arménien, jouent à peu de frais le rôle de repoussoir, comme à une autre époque, il suffisait que M. Le Pen s’oppose à un projet pour qu’il passe, et vice-versa. On dirait que les propos excessifs de M. de Villiers sur l’islam ont été commandités pour empêcher tous les antiracistes de s’opposer au projet d’adhésion. Comme pour le Traité constitutionnel, on essaie de nous forcer la main en nous culpabilisant, en titillant notre bonne conscience, alors que ceux qui veulent cette adhésion se gardent bien d’abattre leurs vraies cartes. Intérêts financiers, nouveaux marchés, accès aux pipelines et au pétrole, otanisation de l’Europe, etc. Pendant le génocide, les grandes Puissances avaient joué avec les Jeunes-Turcs l’éternelle valse à trois temps hypocrite des « plus jamais ça ».

Des protestations indignées poussaient à des lois qu’on faisait semblant d’appliquer, et dès que le jeu était calmé, les massacres reprenaient de plus belle, et ceci jusqu’au résultat actuel. Appelons cela au mieux, la gestion médiatique de la gouvernance, toujours universellement pratiquée de nos jours, quand un gouvernement légifère non pas en fonction des besoins du pays, mais en fonction des sujets traités par le journal de 20h de M. Bouygues. Les diplomates publiaient force relations des massacres, non pas pour y mettre fin, mais pour se disculper une fois la guerre finie. L’Europe doit à la mémoire des victimes et aux descendants des rescapés - et si possible avant la mort des derniers rescapés encore vivants - une réparation morale ; et cette réparation commence par un retournement historique, l’inversion de la valse. Cette fois-ci, ne pas faire semblant d’exiger avec désinvolture la reconnaissance de massacres qu’on qualifierait, en baissant la voix et en catimini, de « génocide ». Ce n’est pas un point de détail historique qui est en jeu, mais la nature démocratique d’un État, et donc de l’Europe entière, mais le fait de savoir si l’Union Européenne est une union politique de citoyens mus par une volonté de vérité consciente d’elle-même, ou un hypermarché.

LIONEL LABOSSE
jeudi 13 octobre 2005

1. Les Arméniens, Histoire d’un génocide, Points Seuil
2. Les Turcs, Autrement, 1994, L’invention de l’Histoire et La mémoire blessée.
3. Y. Ternon, Op. cit., p. 217.
4. Les Turcs, Autrement, 1994, Turcs et Arabes.
5. Y. Ternon, Op. cit., p. 349.
6. Les Turcs, Autrement, 1994, La mémoire blessée.
7. Les Turcs, Autrement 1994. Le rêve panturc, François Georgeon, p. 199.
8. Le Monde Diplomatique, Août 2005, Alain Gresh, Bernard Lewis et le gène de l’islam

La Turquie et les frontières de l’Union
Posted on - 22-05-2004

La Turquie a-t-elle sa place dans l'Union européenne ?
Voici une note qu'a adressée Bernard Poignant, député européen (PS), à ses amis politiques à propos de la candidature de la Turquie à l'Union européenne.


6 janvier 2003

Le débat sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne a ouvert celui sur ses frontières. Où doit s'arrêter cette Union ? A-t-elle des limites géographiques ? L'Union européenne a-t-elle vocation à fédérer tous les États du continent européen ? Les États Unis d'Amérique n'ont jamais prétendu fédérer le continent américain tout entier. Ils ont su se donner des limites donc s'arrêter. Sommes-nous capables d'en faire autant ? Ou alors l'Union européenne serait-elle la nouvelle forme de l'expansion européenne après celle des Grandes Découvertes et celle de la colonisation ? Tant que le Mur de Berlin était debout, c'est lui qui fixait la frontière. Nos concitoyens savaient la dessiner. C'était la frontière de la liberté, la plus commode à tracer sur la carte.

En réalité, et sans le dire, le Sommet de Copenhague des 12 et 13 décembre 2002 a dessiné les frontières de l'Union. Il suffit de colorier les pays qu'il cite avec des couleurs différentes selon l'avenir qu'il leur destine et vous aurez la carte future de l'Union européenne.

Tout se trouve dans le paragraphe «l'Union élargie et ses voisins». Ainsi, le Sommet réaffirme «la perspective européenne des pays des Balkans occidentaux inscrits dans le processus de stabilisation et d'association». En clair : la Croatie, l'Albanie, la Bosnie, la Macédoine, la Fédération yougoslave avec la Serbie, la Voïvodie et le Kosovo pourront demain devenir des pays membres à part entière. Il y faudra du temps, de la stabilité, de la démocratie mais c'est inscrit dans le cours de l'Histoire. Plus que des voisins, ce sont des cousins.

Au-delà, «l'élargissement resserrera les relations avec la Russie et l'Union européenne…, souhaite également accroître ses relations avec l'Ukraine, la Moldova, la Belarus et les pays du Sud de la Méditerranée…» En clair, il n'y a pas d'adhésion à la clé mais des partenariats privilégiés et peut être des Traités d'étroite association à concevoir et à signer.

On s'attendrait à voir figurer la Turquie parmi ces voisins. Mais elle a un traitement particulier puisque acceptée comme pays candidat en décembre 1999 (Sommet d'Helsinki) après avoir été reconnue «vocation européenne» en 1963.

Mille neuf cent soixante trois : tout part de là et il faut s'arrêter un instant sur cette date.

Cette année-là, il n'est pas question d'imaginer une «vocation européenne» à un pays du Maghreb : le Maroc a vu son indépendance reconnue depuis le 2 mars 1956, la Tunisie le 20 mars de la même année, l'Algérie le 19 mars 1962 après huit ans de guerre, un million de rapatriés rejoignant la rive Nord de la Méditerranée.

Il n'est pas non plus envisageable de donner une «vocation européenne» à tout pays soit partie prenante de l'URSS soit évoluant dans son orbite ou plutôt sous sa botte.

La Turquie n'est dans aucun de ces cas de figure : ni décolonisation, ni domination étrangère. Par contre, sa position géographique est stratégique dans la guerre froide. Elle est au flanc Sud de l'URSS. Elle contrôle un des accès aux mers chaudes de l'ancienne Russie : la sortie de la Mer Noire par le Bosphore et les Dardanelles. Sa position est décisive au lendemain de la crise des fusées de Cuba d'octobre 1962. Les Américains viennent de découvrir l'installation dans cette île de fusées offensives russes à moyenne portée dirigées vers leur territoire. A l'Ouest, ils ont l'Allemagne ; au Sud il leur faut la Turquie. Reconnaître à celle-ci une «vocation européenne» est une façon de l'arrimer au camp occidental.

1963 est aussi l'année où la France, par la voix du Général de Gaulle oppose son veto, au mois de janvier, à la demande d'adhésion du Royaume Uni. L'Europe ne comprend que six pays, très éloignés de la Turquie. Par la route, il faut traverser la Yougoslavie communiste pour la rejoindre. Qui peut imaginer que la construction européenne est une préoccupation dans toute cette affaire ?

L'insistance des États Unis auprès des chefs d'État et de gouvernement réunis à Copenhague pour qu'ils donnent un rendez-vous à la Turquie pour commencer les négociations d'adhésion relèvent du même ordre d'idées, quarante ans après. Cette fois, la Turquie est au flanc ouest de l'Irak, un des pays de «l'axe du Mal» depuis 1990. Elle a la même nécessité pour les États Unis. Ceux-ci ont besoin de ses ports et aéroports pour préparer sa guerre préventive. L'Europe doit donc faire une autre avance : après la vocation reconnue en 1963, la candidature acceptée en 1999, la date proposée en 2002 pour un rendez vous en 2004. Il ne faut pas chercher là-dedans un intérêt quelconque pour l'Union européenne, son intégration, son modèle politique et social, ses capacités de diplomatie et de défense communes.

Ajoutons à cela la proximité de ce pays avec l'éponge pétrolière du monde : fin 2001, les réserves de pétrole prouvées étaient de 908 milliards de barils dont 685,5 pour le seul Proche Orient soit 75,5% du total. Le monde entier voudra puiser dans cette immense nappe, la Chine en premier lieu. La Turquie a donc besoin des yeux doux de l'Europe qui à son tour plie devant les yeux noirs de l'Amérique.

En tous cas, c'est fait. L'Union européenne a donné sa parole et c'est vrai qu'il n'est jamais bon de blesser un pays, d'humilier un peuple et de rejeter une population. Si les critères politiques et démocratiques sont remplis, une date sera donnée. Je considère que l'Union a eu tort de donner cette parole. Aujourd'hui, il faut donc faire avec ! Cela n'interdit pas de passer en revue quelques arguments et commentaires. Et cette histoire n'est pas encore finie.

La Turquie n'appartient pas au continent européen : 97% de son territoire est en Asie, c'est la péninsule anatolienne ; 3% est en Europe, c'est la Thrace orientale. 90% de la population vit dans la partie asiatique ; 10% dans la partie européenne. Ce sont des faits. L'ex-Empire ottoman a gardé cette partie européenne à la suite de la victoire des Turcs sur les Grecs pendant la guerre d'août 1921 à octobre 1922. C'est le Traité de Lausanne (24 juillet 1923) qui donna définitivement la Thrace orientale à la Turquie avec les deux villes d'Andrinople (Edirne aujourd'hui) et de Constantinople (Istanbul aujourd'hui).

Où s'arrête le continent européen ? Le plus simple est de regarder les manuels de géographie utilisés par les élèves des classes élémentaires : CE2 Hachette ou CM1 Hatier. Les contours sont clairs : l'Europe s'arrête aux détroits de Gibraltar pour le Sud, du Bosphore et des Dardanelles pour le Sud Est et va jusqu'à l'Oural à l'Ouest. On peut vouloir une référence plus quotidienne : elle est donnée tous les jours en page «Aujourd'hui», rubrique «Météorologie» du journal Le Monde. A côté des cartes qui annoncent les prévisions figurent, classées en quatre continents, les villes et leurs températures minimales et maximales : Istanbul y figure sous le chapeau «Europe» avec Kiev, Moscou et Saint-Pétersbourg. C'est donc la même carte. Voilà pour la géographie lue et enseignée.

Si tout pays qui a un bout de son territoire sur le continent européen peut demain appartenir à l'Union européenne, il vaudrait mieux l'écrire noir sur blanc. Dans ce cas, l'Union a vocation à se calquer sur le Conseil de l'Europe. Celui-ci se rapproche en effet de cette géographie. Il est né en 1949 avant le Traité CECA (1951) ou celui du Marché Commun (1957). Dans cette hypothèse, il faut s'attendre à d'autres adhésions, jusqu'à la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan, au total 44 États membres dont la Russie.

L'Arménie est évidemment un cas particulier. Dans une résolution en date du 18 juin 1987, le Parlement européen a qualifié de «génocide» le massacre des Arméniens en 1915, suivant en cela la sous commission des droits de l'Homme de l'ONU en 1985. La France est allée plus loin : Jacques Chirac a promulgué le 29 janvier 2001 la loi relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915. Comment pourra-t-elle accepter l'adhésion de la Turquie sans que celle-ci ait procédé à la même reconnaissance ? On n'imagine mal l'Allemagne refusant de reconnaître le génocide juif et demandant dans le même temps son adhésion à l'Union européenne.

A moins que les futurs contours de l'Union européenne soient ceux de l'OTAN. Récemment, on a peu mis en avant, cet élargissement de l'OTAN, conjoint du notre. A l'exception de Chypre, les 11 autres pays qui doivent nous rejoindre d'ici 2007 ont déjà intégré l'OTAN. Macédoine et Albanie sont candidats. La carte de l'Union européenne finira par épouser la carte de l'OTAN. Et le tour est joué : la prospérité par l'Union européenne ; la sécurité par les États Unis d'Amérique. C'est la vraie volonté de beaucoup de pays du Royaume uni à la Bulgarie.

Il se ferait en Europe ce que Georges Bush a prévu pour son continent : la création avant 2005 d'une zone de libre échange de toutes les Amériques. C'est pour cela qu'il a reçu Lula, le nouveau Président du Brésil dès la mi-décembre. Il voulait vérifier qu'il ne contrarierait pas son projet. De l'autre côté de l'Atlantique, la mise en place d'une zone de libre échange eurasienne lui conviendrait.

A ce point de la démonstration, n'oublions pas de jeter un regard sur les nouvelles frontières de l'Union en cas d'adhésion de la Turquie. Elles toucheraient cinq pays : la Géorgie, l'Arménie, la Syrie, l'Irak et l'Iran. J'imagine la rédaction du même paragraphe qu'à Copenhague intitulé «l'Union élargie et ses voisins». Quels voisins ! Je sais qu'on ne les choisit pas mais on n'est pas obligé de se précipiter au pas de leur porte.

Évidemment, il y a la question religieuse ! Elle va tout embrouiller. La Turquie est un pays laïc et les Turcs sont une population musulmane. La laïcité est garantie par une armée qui n'a pas la réputation d'être attachée au fonctionnement démocratique. L'islam est évoqué par ceux qui veulent plus de liberté contre un régime trop militaire. Que choisir ? La laïcité et ses tortionnaires ou l'Islam et ses intégristes. Il y a 10 ans, la France a approuvé l'interruption d'un processus électoral en Algérie pour contrecarrer une victoire des islamistes : la facture se compte par milliers de morts. Il y a 25 ans et moins, elle a soutenu l'Irak de Saddam Hussein parce que le parti Baas était un parti laïc : la facture se compte par centaines de milliers de morts pas tous dus aux américains.

L'islam trouvera de lui-même le chemin de sa laïcité ! Il faut faire confiance aux Musulmans pour établir leurs formes de tolérance religieuse. Autrefois, l'esprit missionnaire consistait à apporter «notre Dieu» aux Infidèles ; nous n'avons pas à nous en vanter. Au 21ème siècle, nous n'avons pas à inventer un nouvel esprit missionnaire pour leur apporter notre laïcité. Si un des objectifs politiques de l'Union est de bâtir un pont avec le monde musulman, pourquoi avoir refusé la perspective de l'adhésion du Maroc en 1987 ?

Pour ce pays, il a été dit à l'époque qu'il n'appartenait pas au continent européen. Mais ce critère ne figure pas dans la liste arrêtée à Copenhague en 1993. Si la géographie ne compte pas, si la religion n'intervient pas, si les seules «valeurs» doivent nous réunir, il n'y a aucune raison valable pour écarter le pays du Maghreb séparé de nous par l'étroit détroit de Gibraltar.

C'est vrai que l'Union européenne n'a pas à être un «club chrétien», ni juif, ni païen, ni musulman. Pour nous, Français, il lui suffit d'être un club laïc, à notre façon qui n'est pas celle de l'Irlande, de l'Espagne, de la Suède, encore moins de la Pologne demain. Les musulmans comme les autres sont les bienvenus. Ils sont présents dans beaucoup de villes. Ils ont tant marqué l'Andalousie. Demain, ceux de Bosnie et d'Albanie rejoindront l'Union comme vient de le dire le sommet de Copenhague.

Il faut savoir fixer les limites de l'Union européenne. Si c'est une géographie, il faut englober tout le continent, de la Russie à l'Azerbaïdjan. Si c'est un marché, le continent ne suffit pas : plus on est de clients mieux c'est. Si c'est une politique, donc un projet, il faut des limites raisonnables, un nombre d'habitants qui n'atteigne pas demain les 700 millions ; il ne faut pas chercher à embrasser la planète toute entière. La France est présente sur le continent américain, de Saint Pierre et Miquelon à la Guyane en passant par les Antilles, ce n'est pas pour cela qu'elle est américaine et qu'elle demande à participer à l'ALENA. L'Espagne est présente en Afrique par Ceuta et Melilla. Ce n'est pas pour autant qu'elle participe à l'OUA.

Pour conclure, méfiance : les plus ardents avocats de l'adhésion de la Turquie sont de drôles de compagnons pour ceux qui croient à un modèle européen : les États-Unis d'Amérique, les conservateurs britanniques, les partisans de Berlusconi. Cela me rappelle un propos de Clemenceau à la Chambre des députés avant 1914 : «Si j'ai un doute, je regarde ce que disent les militaires et les curés, normalement j'ai un point de vue contraire».

L'hypocrisie n'est pas non plus à exclure. L'adhésion de la Turquie se fera à l'unanimité. Il faudra, outre l'avis conforme du Parlement européen, la ratification de chaque État membre soit 27 au moins, par référendum populaire ou vote parlementaire. Il s'en trouvera bien un pour dire non, à la grande désolation des 26 autres ! Gageons que personne ne demandera de revoter comme pour le Danemark et le Traité de Maastricht en 1992 ou l'Irlande et le traité de Nice en 2002.

Machiavel veille !