Quel avenir est prévisible pour notre langue ?    
Pour les Arméniens ?

Depuis de nombreuses décennies cette question lancinante est présente dans nos esprits et pourtant elle est restée la même que celle posée il y a deux millénaires par nos ancêtres.
Si je paraphrasais le commentaire d’un savant concernant la rotation de la terre je dirais « et pourtant nous continuons de la parler ». 
Malheureusement les raisons sont autres ! Si la croyance fut basée sur des convictions imaginées, le temps et l’ouverture des esprits permirent aux descendants de croire puis de comprendre la rotation de la terre. 

Le sujet n’est plus contesté et le contraire serait hérétique !
 - Peut-on dire la même chose de notre avenir ?
 - Peut-on dire que tout est fichu et qu’une fin est inéluctable ? ou bien le contraire ?
 - Peut-on dire qu’elle sera une langue identique à toutes celles qui ont subsistées aussi longtemps que les utilisateurs qui la parlait existaient et qu’elle s’est éteinte avec eux ? ou bien le contraire ?
 - Peut-on dire enfin que le nivellement par le nombre d’utilisateurs laisse dans l’ornière les langues dont la population utilisant cette langue décroît jusqu’à une extinction naturelle ? ou bien le contraire ?
Chacune de ces questions apporte une réponse infuse mais il y a un facteur que rien ne permet de mesurer ni de qualifier tant il est subjectif et indéfinissable en même temps ; c’est la capacité de rebond que nos ancêtres ont tant de fois montré, jointe à une vivante volonté d’exister.  

 Toutefois nous avons également des points faibles.
- Le fait d’être une Diaspora qui, telles certaines autres, a le don de s’intégrer tout en sachant garder au fond de soi-même la flamme de l’arménité ne nous empêche pas de vivre une intégration tellement réussie qu’elle endort la flamme et les sentiments liés à cette flamme intérieure.
- Les divers mariages mixtes qui génèrent des descendances bilingues voire trilingues dont la langue de base n’est plus celle de la flamme intérieure initiale mais une de celles apportées par les nouveaux gènes.
- Le fait que nous en soyons à la quatrième génération de vie dans un « nouveau pays » et que pour les besoins de cette vie quotidienne nous avons, en de nombreux cas, cessé de vivre, penser, réfléchir et parler dans notre langue natale.
- Le fait, non moins pernicieux mais actuel, de relations de moins en moins continues avec la communauté arménienne qui dans le passé, dans des cas semblables, apportaient le ciment spirituel qui nous liait les uns aux autres. D’autre part l’énergie de moins en moins forte de cette communauté à fortifier ce lien spirituel dans une absence de responsabilité généralisée.
- Et enfin ce qui aurait pût être notre dernière source de jouvence, celle où chacun va pour s’y immerger et se refaire une santé morale et patriotique: L’Arménie.

Sur ce dernier point c’est un rendez-vous raté de nombreuses façons et surtout à cause d’une pensée petite et étroite d’Erevan de ne vouloir travailler que pour soi alors que l’Arménie est dans un besoin continuel de forces vives, de moyens et de ressources morales, spirituelles, financière, techniques et de connaissances générales.
Il y avait là une action profondément humaine et sociétaire qui ne s’est pas créée car une partie des raisons citées dans le début de ce texte la concerne plus encore, doublement ou triplement, puisqu’il faut encore y ajouter la fuite des cerveaux donc de la couche éduquée de la population et cet affaiblissement ne peut se rattraper qu’en générant de nouvelles générations éduquées; mais le temps est compté et parfois travailler pour l’avenir signifie ne pas perdre le peu que l’on a encore en usage afin de ne pas tomber en dessous d’un seuil limite de régénération.

Souvent l’on dit que deux malades s’entraidant mutuellement peuvent faire autant sinon plus qu’un valide seul. C’est vrai dans l’absolu mais dans la réalité cela signifie savoir donner avant de demander et actuellement chacun veut d’abord recevoir avant de donner...

Peut être faudrait-il faire réciproquement le pas: ne rien se donner mais apporter son énergie et travailler ensemble, dans un même but et créer une action commune; un début de compréhension.

C’était le propos que j’ai tenu dans une lettre aux dirigeant arméniens il y a plusieurs années mais je n’ai même pas reçu de confirmation que ma lettre avait été lue. J’ai proposé de créer ensemble tout ce dont je fais allusion dans les pages de ce Site sous les différentes rubriques mais j’ai tout de même dût faire ce Correctif seul sans aucun aide extérieure et sans réponse de ces dirigeants arméniens.

Et pourtant l’on dit que deux malades ... mais, semble-t-il, la seconde partie de ce dicton n’est pas comprise par les malades !

Est-ce mal ou bien de faire un constat sur ce qui ne va pas chez nous ?
 - Si c’est pour geindre et se lamenter c’est mal ! 
 - Si c’est pour en prendre conscience et tenter une reprise en main c’est louable.

L'équilibre des forces vives se déplace vers la diaspora, alimentée par ces nouveaux émigrants venus d'Arménie ou d'ailleurs. Ceux-ci montrent, tout comme nos ancêtres, la même volonté d'intégration et le même désir de créer des conditions de vie meilleure. 
Nous savons par expérience que cette première génération se sacrifie sur l'autel de la famille et des enfants mais plus le niveau de départ est élevé plus vite sont obtenus les résultats escomptés. 
Ces derniers seront plus vite sur pieds que nous ne l'avons été de notre temps donc plus productifs et actifs dans le domaine de le préservation de l'arménité. 
Il ne faut pas exclure la crainte, avec la même rapidité, d'une intégration rapide apportant, avec le refus d'un regard en arrière, la négation du passé...
Les contact que nous avons eu avec ces personnes donnent des espoirs d'un renouveau mais aussi des craintes d'une mutation des règles de vie normale vers la recherche incontrôlée de l'argent et des loisirs...
 
Je suis de ces bienheureux optimistes qui veulent voir la coupe à moitié pleine et qui continuent contre vents et marées à dire que tout s’arrangera pour le meilleur des mondes.
J’espère que d’autres de mes semblables auront la même pensée positive et que nous pourrons commencer quelque chose de beau et pouvoir le moment venu le transmettre à d’autres bienheureux pour le continuer. Là est le secret de l’arménité.

Un regrettable constat.

 Je suis peiné du mal que font certains ‘chercheurs’ qui parlent de l'arménien au passé en arrêtant les travaux de recherches aux années 20 du siècle dernier.

C’est une division imaginée comme pour délimiter une partie d’un tout que l’on ne saurait pas comprendre donc analyser. Mais aussi pour délimiter les bases de leurs recherches sur la période précédant le début du Génocide. Cela donne aussi une perception de la mentalité dans laquelle ces recherches fonctionnent.

Cela leur permet de 'chercher', un peu comme travaillaient les Égyptologues jusqu’au jour de la découverte de la tablette de Rosette, sans avoir de compte à rendre, en totale autarcie et libre à toutes les interprétations aussi étranges qu’elles soient.

Cela donne l'impression que la diaspora actuelle n'est plus significative à leurs yeux alors que presque un siècle s’est écoulé et qu’ils devraient aussi voir de ce côté pour asseoir ces recherches.

D’autre part ces travaux se réfèrent, disent-ils, à des recherches ‘linguistique fondamentale pure’ alors qu’elles ne sont pas adaptée à la langue en usage et reposent sur des bases imaginaires et en tous cas indéfinissables.


Mais où commence donc cette langue 'pure' et où s'arrête-t-elle?

L'on nomme désormais l’arménien de l’époque de Machtots l’arménien liturgique car créé et gardé en l’état après la transcription des Écrits Saints et des textes Canoniques - qui sont jusqu’à ce jour lus et chantés dans leur forme d’écriture originelle. Pourtant même les savants et érudits de ces temps, tout autant que le clergé actuel par ailleurs, ne parlaient pas cet arménien tous les jours et passaient rapidement à un parler populaire, celui utilisé à la cour du Roi, pour être compris de leur entourage.

Il faut se souvenir que ces Scribes Copistes, de très grand talent, étaient d’origines différentes avec tout ce que cela suppose de parler patois 'local' au lieu de naissance.
Il y a toujours eu des 'formes de parler' et ces formes ont toujours cohabitées en paix dans un ‘patois’ universel... Sans ce ‘patois’ existerait-il encore ce parler arménien cohérent et vivace qui a traversé les siècles oralement jusqu’au début du 5e siècle ?

Est-il possible de définir une zone de patois dans une étendue géographique où nos ancêtres ont continuellement côtoyés des ‘voisins’ de langues différentes générant d'office un patois local 'oral' spécifique à ce voisinage, puisque sans écriture propre, durant près de 2000 ans.
Ne parlons-nous pas aujourd’hui une langue, toujours aussi vivace et riche, que nos ancêtres ont sût sauvegarder, enrichir et nous transmettre ? Celle qui, à présent, est l’objet de ces recherches.

Ces 'patois locaux oraux' ont très certainement existés aussi longtemps que les distances se mesuraient alors en journée d'éloignement - c'est à dire la durée du voyage jusqu'à un lieu de nuitée - d'abord ce sera la distance parcourue à pieds, puis celle parcourue à cheval puis le point de rencontre de deux voyageurs se déplaçant à l’encontre l’un de l’autre puis, avec le temps et les moyens de locomotions de plus en plus véloces, elles cesseront d'exister car un grand éloignement ne permet plus la localisation du 'patois' des tribus ou populations voisines utilisant habituellement sans distinction l'une ou l'autre de ces deux langues orales de voisinage. Nous entrons dans l'ère des langues étrangères.

Pourquoi prendre pour critère de limitation les résurgences d’un ‘patois’ désormais inexistant pour établir une table de désinences verbales et laisser filer la langue VIVANTE en usage ? A tel point que notre jeunesse ne sait plus sur quelles bases se fonder pour acquérir une éducation linguistique saine et contemporaine.

 Nous avions les ‘patois’ de nos parents; ceux qui vivaient encore jusqu’au début du siècle dernier en voisinage constant avec des Ethnies de langues différentes. Cela les enrichissaient bien plus que nous ne le sommes aujourd'hui car chacun de ceux-ci parlait au moins quatre ou plus de langues et résidait dans un environnement cosmopolite nullement réducteur...

  Chaque langue a toujours eu plusieurs formes d’expression : celles que l’on nommera :
- forme "précieuse"
- forme "éduquée"
- forme "populaire" ou "vernaculaire"
- forme "rurale"  très voisine de la forme populaire.

Ne le voyons-nous pas ici même, en France, avec les parler locaux des régions, des bourgades ou des villages ?...
Ceux-là non plus n’ont ni écriture ni orthographe propre car ils arrivent, oralement, des anciens aux descendants ...
Faut-il créer des divisions artificielles et prétexter des raisons imaginaires pour ne travailler que dans le sens facile des choses ?

L’arménien s’écrivait déjà avant la création de l’alphabet arménien, la seule différence était qu’il s’écrivait soit en grec, soit en arabe, soit en persan, et n’avait d’usage que pour ceux qui connaissait ces langues.
L’Église Arménienne comprenant qu’il fallait rapidement suspendre ce mode de correspondance et sentant sourdre des tendances pro grec, pro persan ou pro arabe, se rappelant les longues discussions lors du choix de la croyance que nous devrions honorer qui avait déjà en son temps été résolu par une décision du Roi, se déclara cette fois incitatrice d’une décision salutaire et neutre :

Elle demanda à son moine Mesrop Machtots de créer l’alphabet Arménien :

La langue arménienne commence son existence 'écrite avec des glyphes arméniens' au début du 5e siècle. Elle sera, en premier, utilisée pour les travaux de traduction et transcription des Ecrits et Livres Saints afin de générer un support de lecture pour les cérémonies et les messes. Durant tout le 5e et début du 6e siècle elle servira à l’apprentissage de la langue aux Membres du Clergé.

En parallèle des écoles formeront des Prêtres itinérants dans le but de répandre le savoir de la lecture et de l’écriture. 
Bien entendu les premiers élèves seront les gens riches car ils auront les moyens de garder à demeure dans leurs terres, comme ils le faisait déjà pour le représentant de l'Eglise, donc subvenir aux besoins de ces itinérants, pour qu’ils dispensent ce nouveau savoir... C'est ainsi que les dons de ces riches personnes, par ailleurs, permettront la fondation d'églises lesquelles serviront aussi d'écoles pour enseigner la lecture et l'écriture tout en y sédentarisant les prêtres itinérants. 
C'est l'union du populaire et du spirituel. C'est le début de l'ère "éduquée".

Si nous prenons en compte le temps écoulé entre la date de création de la langue au début du 5e siècle et les premiers élèves des classes populaires sachant lire et écrire à la nouvelle manière il se passera plus d'un siècle et pendant ce délai la langue usuelle continuera d’évoluer alors que la langue Mesropienne dite Liturgique s’est figée dans les écrits et les transcriptions....

Quelle est donc, après plus d'un siècle, à ce stade de la diffusion de l'écriture dans la langue vivante, la définition que l'on peut donner au parler vernaculaire contemporain en usage chez nos ancêtres ? 

A quel moment émergera cette langue vernaculaire orale et écrite qui servira de base aux travaux de ces chercheurs ? et sur quels bases sont-elles fondées ?  Orale, écrite, ou populaire ?
Nous pouvons seulement dire que cette langue populaire, sans avoir été ni "précieuse" ni "éduquée" à aucun moment, à donné, en partant de ses bases populaires, une langue éduquée et précieuse qui sera, comme cela se passe d'une façon spontanée dans toutes les Ethnies, sans explications, naturellement, celle utilisée par les Troubadours, les Narrateurs, les Historiens, les Chantres du Beau et de l'Esprit qui nous ont laissé, pour notre bonheur, ces récit épiques, ces chansons touchantes et profondes, ces écrits en prose ou en vers d'une grande beauté et finesse.

Où est donc la frontière du Pur et du non Pur ? Quel est le support de ces recherches linguistiques ?

Il ne faut pas nier l’utilité des recherches sur l’historique de l’évolution de la langue arménienne mais cela ne permet pas à des gens, devant encore prouver leur compétence, de se donner une importance qui n'est pas encore reconnue...
Leur première, et la plus importante, compétence serait sans doute de parler et user de cette langue avec une parfaite aisance et un très large vocabulaire. 
Si elles en sont capables alors qu'elles commencent par travailler en arménien, et non dans des langues étrangères mal placées pour supporter la comparaison, et cela pour le bien du futur de la langue arménienne et des arméniens.

   Je vous propose un petit retour en arrière pour vous donner un aperçu de mes craintes :

C’était en juillet 1999 au 6ème Colloque International de Linguistique Arménienne à Paris.
Durant mes quatre jours de présence dans les auditoriums de la Sorbonne j’ai beaucoup entendu parler français, encore autant ou plus l’anglais, très peu de personnes ont présenté leurs travaux en arménien et, le plus étonnant et vexant surtout, a été de voir et entendre nos compatriotes d'Arménie lire dans un anglais approximatif le texte de leurs travaux sur la langue arménienne. 
Une personne venue des USA a fait une présentation en arménien de « Dieu est Amour - l'arménien est Amour » ce qui me semble être loin du sujet concernant le colloque...
Une langue arménienne bien malmenée en tous cas.

J’espère que j’aurais la chance de constater que ce n’était qu’une erreur passagère et que ces chercheurs auront commencé des travaux utiles, une recherche progressive et enrichissante, et des actions adaptées à la langue actuelle donc utiles à notre communauté.

Paris texte révisé en Janvier et Mai 2007 Jean Edouard AYVASIAN  

jean.ayvasian@wanadoo.fr