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Appel au gouvernement israélien
24 avril 2007 : 92 ans de déni
David André Belhassen
L’idée d’une résurrection des peuples « condamnés par l’Histoire » commence
à faire son chemin. Dans cet élan et au fil des témoignages de massacres des
tribus indigènes du continent qu'on persiste à nommer sournoisement «
américain », on découvre, souvent avec étonnement, que des petits peuples
censés avoir disparu depuis fort longtemps existent encore, même si le plus
souvent à l’état de lambeaux.
Depuis, ces peuples opprimés revendiquent leurs droits à l'autodétermination
et à la mémoire.
Mais que l’on ne s’y trompe pas. Il n’est pas question ici d’une simple
revendication au « droit à la différence », au particularisme, à un vernis «
ethnique » local sur fond culturel homogène et universaliste, nouvellement
imposée par l'occupant. C’est la manifestation d’un refus pour ces peuples,
tout justes bons à servir d’objets pour des recherches anthropologiques,
d’accepter le « verdict de l’Histoire ». C’est le refus pour un peuple
écrasé d’épouser les valeurs du vainqueur sous prétexte que sa violence et
sa supériorité militaire impliquent nécessairement une supériorité
culturelle et morale. C’est enfin le refus de se trouver agglutinés en une
seule et même « nation moderne », elle-même née du partage des territoires
conquis entre les puissances coloniales d’antan.
Les peuples qui au siècle dernier sont parvenus à renaître littéralement de
leurs cendres, ont ouvert la voie à une nouvelle conception du monde, et à
une nouvelle éthique. On entrevoit désormais la possibilité que l’Humanité
ne soit plus régie par « la loi du plus fort ». Face à la vision prédatrice
« zoo ou jungle », doit retentir à présent la revendication d’une justice
historique, celle du droit des peuples à vivre et assumer librement leur
destin et leur choix d’existence.
C’est de ce mouvement qu’est né le concept de peuple premier, c’est à dire
de peuple le plus anciennement reconnu comme habitant sur une terre. Un
peuple premier revendiquant son identité, aussi ancienne puisse-t-elle être,
a le droit de recouvrer et récupérer sa terre, son patrimoine, sa langue. Il
doit faire valoir son droit à la justice historique, sans pour cela créer
une nouvelle injustice en chassant ou spoliant les descendants
d'envahisseurs. Il doit seulement exiger de ces derniers de reconnaître les
fautes de leurs ancêtres, et d’aspirer à les réparer s’ils veulent rester
sur la terre sur laquelle ils sont nés. Quant à ceux qui continueraient à
s’identifier aux valeurs des conquérants, ils sont invités à rejoindre leur
« métropole ».
Car ces peuples premiers opprimés et spoliés de leurs terres, et qui
réclament justice, refusent de faire démarrer l’Histoire après une conquête,
parce qu’un tel point de départ devient immédiatement un moyen de «
naturaliser » le conquérant arrivé peu avant la « mise à zéro » du compteur
de l’Histoire.
Dans un monde où l’idée de nation moderne visant à unifier des populations
hétérogènes ou à scinder arbitrairement des peuples, fait encore autorité,
tout cela paraît encore quelque peu utopique Il demeure en effet extrêmement
difficile aux peuples autochtones eux-mêmes, à la fois de renverser les
valeurs imposées par leurs envahisseurs et de se définir face à leurs
agresseurs. Parfois le vide créé par l'arsenal sémantique de l'envahisseur
popularise l’usage d’une terminologie insultante pour les autochtones. Par
exemple, le nom Amérique construit sur celui d’Amerigo Vespucci, le
conquistador qui dans ses célèbres carnets de voyage relate sans sourciller
sa participation à la chasse aux esclaves et aux massacres des indigènes ,
ou encore le terme Palestine imposé par Hadrien, le cruel empereur romain
qui crucifia des milliers de rebelles hébreux.
Néanmoins cette hardie utopie fait progressivement son chemin dans les
consciences et c'est elle qui, en notre début de 21e siècle, promet de
renverser « le cours de l'Histoire », et avec lui « l’Ordre Mondial ».
Mais pourquoi cette longue digression ? Et en quoi cela a-t-il un rapport
avec le titre de cet article censé appeler l'Etat d'Israël à rompre ses
relations diplomatiques avec le gouvernement turc de M. Erdogan tant que
celui-ci n'aura pas reconnu le génocide perpétré contre le peuple arménien?
C'est pour rappeler que les revendications révolutionnaires des droits des
peuples premiers, ainsi que la solidarité hébreu-arménienne, ont été pour la
première fois exprimées au début du 20ème siècle par le Mouvement Hébreu de
Libération, et en particulier par les chefs du mouvement de résistance
clandestin anti-turc NILI (initiales hébraïques de : « L'Eternité d'Israël
ne mentira point »)
Ces revendications ont été littéralement balayées des consciences, au point
qu’elles sont aujourd’hui en Israël ignorées de tous. Je voudrais à ce
propos citer deux témoignages de ces résistants hébreux qui firent en vain
appel aux puissances occidentales pour arrêter le massacre des innocentes
victimes arméniennes.
- Yossef Lishinsky, un des chefs révolutionnaires du NILI, accusé
d'espionnage et de haute trahison. Cruellement torturé, il lança à ses
bourreaux turcs avant de monter à l'échafaud : « Nous (membres du mouvement
de résistance NILI), nous ne sommes pas des traîtres. Nous n'avons pas trahi
notre patrie, car pour trahir, il faut auparavant avoir aimé. Or toi,
Ottomania abjecte, tu n'es pas notre patrie et nous ne t'avons jamais aimée;
nous t'avons haïe d'une haine infinie; nous t'avons creusé ta tombe…»
- Abshalom Feinberg, qui écrivit en 1915 un rapport de 150 pages,
s'insurgeant de l'indifférence du monde chrétien et occidental qui refusa de
se positionner et contribua à l'anéantissement des Arméniens : « Des
meurtres de masse sont perpétrés. Quand viendra notre tour?... Qui sera la
prochaine victime?... Il faut bien que se lève un fils de cette race
ancienne qui depuis 2000 ans, se moque de la douleur, depuis 2000 ans
résiste à la torture et défie la mort pour témoigner… »
Et pourtant aujourd'hui, à l’heure où l’on prend enfin conscience du
génocide arménien, l'Etat d'Israël a cessé d'être considéré comme le premier
fruit de ce combat humanitaire. Il est au contraire appréhendé comme le
dernier avatar d’un négationnisme. Il suffit de rappeler qu’en 2005 le
ministre turc des affaires étrangères M. Gül puis le premier ministre turc,
M. Erdogan, ont été successivement invités par le gouvernement israélien à
visiter Yad va Shem, le mémorial de la Shoah!
On a souvent tenté d'expliquer cette décevante position israélienne. Les
motifs avancés sont principalement :
- L'importance de bonnes relations avec la Turquie, pays à majorité
musulmane, qui brise l'isolement d'Israël face aux Etats arabo-musulmans qui
l'entourent.
- La précarité de la petite communauté juive de Turquie qui risquerait de
subir les exactions des activistes islamiques.
- La reconnaissance du génocide arménien ferait ombrage au caractère unique
et spécifique de la Shoah.
Cette position officielle, allant du déni à la dérobade à l'instar des
déclarations outrageuses et machiavéliques de Shimon Péres (« Il n'est pas
clair qu'il y ait eu réellement un génocide…C'est une affaire d'historiens
»), est un renversement des valeurs du peuple hébreu qui de tout temps se
sont fondées sur celles de Justice et Vérité! Même si le respect de ces
valeurs était au prix de la vie !
Qui sont les responsables de ce renversement de valeurs ? Non pas le peuple
d'Israël qui s'est toujours senti solidaire du peuple arménien, mais tous
les dirigeants des différents gouvernements qui se sont succédés en Israël
depuis 1948, et qui ont trahi l'âme et la conscience du peuple hébreu, qui
ont bafoué sa dignité et sa morale.
Ce sont ces mêmes dirigeants qui ont fallacieusement présenté le Mouvement
Hébreu de Libération comme une aspiration à la résolution politique de la «
question juive », après la Shoah. Car si chronologiquement parlant, l'Etat
d'Israël n'a été proclamé qu'en mai 1948, donc après la Shoah, c'est tout
simplement parce que le mandat britannique s'achevait à cette date-là. Il
n'y avait donc aucune relation de cause à effet entre la Shoah et l'Etat
d'Israël, bien que ce linkage artificiellement créé ait octroyé aux
gouvernements israéliens des dividendes économiques et politiques.
C'est en tant que fils du peuple hébreu et citoyen de l'Etat d'Israël,
fidèle aux valeurs révolutionnaires du Mouvement Hébreu de Libération, que
j'exige du gouvernement israélien d'abandonner sa Realpolitik face au
négationnisme de M. Erdogan et de tous les dirigeants turcs qui l'ont
précédé.
Tant que M. Erdogan n'aura pas reconnu le crime génocidaire perpétré par
l'Empire Ottoman contre le peuple arménien, l'Etat d'Israël se doit de
rompre les relations diplomatiques avec son gouvernement.
David André Belhassen
1 - Tout en la cautionnant en les présentant comme des cannibales et des
barbares sanguinaires. Voir sa chronique Mundus Novus.
2 - Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar, Gallimard, 1974.
La Haine maintenant? D.A Belhassen et G.N Amazallag, p. 295, La Différence,
2006
3 - Yossef Lishinsky, l'homme du Nili , de Yossef Nedava. Ed Hadar. Tel Aviv
1977. En hébreu, traduction D.A. Belhassen
Ecrits et lettres de Abshalom Feinberg, de Aharon Amir. Ed Shikmona. Tel
Aviv 1971. En hébreu, traduction D.A. Belhassen
5 - Le mandat britannique sur la Palestine prenant fin le 1er août 1948, la
Grande-Bretagne décide unilatéralement de mettre fin à son mandat avant le
15 mai 1948. Voir Sionismes:Textes fondamentaux. Denis Sharbit. Albin
Michel, 1998. Voir aussi La Haine maintenant? Op. cit. p 153
David André Belhassen
Né en 1951, a reçu une formation en histoire et en langues orientales
vivantes dans des universités françaises et israéliennes. Il a participé à
des campagnes de fouilles archéologiques en Israël, et a publié de nombreux
articles sur le judaïsme, le christianisme et la critique biblique. Il
travaille depuis 1995 à des reportages journalistiques, des enquêtes et des
films documentaires (dont certains ont été primés) sur des sujets touchant à
la situation au Proche-Orient. Co-auteur de l'essai: "La Haine maintenant ?
sionisme- palestinisme, les 7 pièges du conflit" , publié à la maison
d'éditions "La Différence" (2006). Ces dernières années, il partage son
activité professionnelle entre la France et Israël.
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